Hypnose conversationnelle : comprendre la puissance des suggestions indirectes selon Milton Erickson

« Mais là, tu n’as rien fait. Vous avez discuté. » C’est la remarque qu’on entend souvent après une démonstration d’hypnose conversationnelle. Elle est juste, et c’est bien pour cela que l’hypnose conversationnelle est si mal comprise : comme on ne voit ni induction, ni yeux fermés, ni « dormez », on croit qu’il ne se passe rien, ou qu’il s’agit d’une discussion un peu habile. Or il se passe beaucoup de choses, et elles sont assez précises pour qu’on puisse les apprendre. Voici ce qui se passe réellement dans une conversation hypnotique, ce qu’Erickson en disait, et les erreurs qui font qu’elle ne marche pas.

Hypnose conversationnelle : la technique d'Erickson

Hypnose conversationnelle : ce qui se passe vraiment dans la conversation

Commençons par écarter un malentendu. L’hypnose conversationnelle n’est pas une « hypnose light », une version édulcorée pour ceux qui n’osent pas induire. Erickson l’utilisait parce qu’elle obtient des réponses inconscientes réelles, parfois plus nettes qu’en transe formelle, chez des personnes qui auraient résisté à toute induction. La différence avec l’hypnose classique tient à la porte d’entrée, pas à la puissance. Au lieu de demander à la personne de changer d’état, on crée les conditions pour que son attention change d’elle-même.

Mécanisme 1 : l’association, ou la focalisation idéodynamique

Erickson a donné à cela un nom compliqué, « focalisation idéodynamique indirecte », pour une chose simple : quand on évoque plusieurs fois, par des chemins différents, un même thème, l’idée finit par se former toute seule chez l’auditeur, qui la croit sienne. C’est ce que son fils Burt a tenté sur lui pour obtenir les clés de la voiture, en racontant des souvenirs de vacances qui étaient tous des trajets en voiture ; le récit complet et commenté est dans Burt et les clés de voiture. Ce qu’il faut en retenir ici : l’idée ne se transmet pas, elle se reconstitue dans l’esprit de l’autre, à partir de fragments. Et, leçon d’Erickson à son fils, plus les fragments sont variés et éloignés, mieux cela fonctionne ; trop de références au même thème, et la personne repère le procédé.

Mécanisme 2 : les mots semés

Dans une phrase ordinaire, certains mots sont légèrement marqués : un ton un peu plus bas, un ralentissement, une pause avant ou après. « Je ne sais pas si vous allez vous sentir plus calme en y repensant… » La phrase parle d’incertitude ; le message marqué est une consigne complète. Erickson appelait cela l’interspersal, nous disons saupoudrage. La technique est détaillée dans notre article sur le Milton modèle. Ce qui compte en conversation, c’est que les mots semés ne soient jamais soulignés au point d’être entendus comme des consignes ; on les marque à peine, et si la personne les entend comme des ordres, c’est qu’on a trop appuyé.

Mécanisme 3 : la vérité d’abord

Une conversation hypnotique commence par des choses vraies et vérifiables, auxquelles la personne acquiesce intérieurement : « Vous avez eu une semaine chargée… vous êtes arrivé un peu en avance… il fait presque chaud ici… » Chaque oui intérieur en prépare un autre, et la suggestion qui suit est acceptée dans le même mouvement. C’est le yes set, qui est aussi la mécanique de notre induction standard : du vérifiable vers le non-vérifiable, sans rupture.

Mécanisme 4 : l’attention captée

Une histoire, une anecdote, un détail curieux : pendant que la personne écoute, son esprit critique est occupé par le récit, et c’est dans cette absorption que les associations travaillent. Erickson le remarque dans l’anecdote de Burt : c’est au moment où ils riaient tous deux de l’histoire des poussins que l’envie de donner les clés lui est revenue. L’absorption dans un récit est une transe légère, celle que nous vivons au cinéma ; l’hypnose conversationnelle l’utilise.

Mécanisme 5 : l’utilisation

Tout ce que la personne apporte sert : son scepticisme (« vous avez raison de douter, et c’est intéressant de voir ce qui se passe quand on doute… »), son rythme de parole, un bruit dans la rue, un soupir. Le praticien ne lutte contre rien, il suit, puis il infléchit un peu. C’est le principe d’utilisation, qu’on retrouve au centre de l’approche naturaliste.

Faut-il une transe profonde ?

Non, et c’est un point qu’Erickson tenait à préciser. L’important n’est pas la profondeur, mais que la personne atteigne l’état de réceptivité nécessaire pour l’objectif du moment. En conversation, cette réceptivité est souvent légère, fluctuante, et parfaitement suffisante pour un recadrage, une image qui se fixe, une décision qui mûrit. Les réponses obtenues ne sont pas spectaculaires : pas de catalepsie ni d’amnésie, mais un regard qui se fixe, une respiration qui change, une phrase qui revient trois jours plus tard dans la bouche de la personne comme si elle venait d’elle. Ce sont des phénomènes hypnotiques, discrets, et en thérapie ce sont souvent ceux-là qu’on cherche.

Les mots qui ferment la porte

Erickson insistait sur le choix des termes, et il en bannissait certains. Parler d’« aller sous » hypnose, par exemple : « sous » dit soumission, perte, descente, et une partie de la personne se raidit sans savoir pourquoi. Il préférait « j’aimerais que vous ressentiez un confort de plus en plus profond » : rien à subir, quelque chose à ressentir. En conversation, où il n’y a pas de cadre formel pour rassurer, ces nuances comptent encore plus qu’en induction classique. Quelques autres mots à surveiller : « essayer » (qui contient l’échec), « ne… pas » (qui oblige à se représenter ce qu’on nie), « il faut » (qui réveille l’opposition), et toutes les formulations qui donnent à la personne le sentiment qu’on lui fait quelque chose plutôt qu’on fait quelque chose avec elle.

Trois erreurs qui font échouer la conversation

Vouloir que ça se voie. Le praticien cherche des signes de transe, observe ostensiblement, baisse la voix d’un coup. La personne sent le changement de registre et son esprit critique se réveille : « ah, il est en train de m’hypnotiser ». La conversation hypnotique doit rester une conversation.

Rester collé au thème. C’est l’erreur de Burt. Si toutes les histoires parlent du changement, de la détente, du lâcher-prise, la personne décode. Les associations doivent être variées, indirectes, et parfois sans rapport apparent.

Oublier d’écouter. On est tellement occupé à construire sa phrase qu’on ne voit plus la personne. Or la conversation hypnotique se pilote aux signaux minimes : un clignement plus lent, un regard qui se fixe, une inspiration. Ce sont eux qui disent quand semer un mot et quand se taire.

Et l’éthique ?

Une conversation qui influence sans le dire pose évidemment la question. La réponse tient en trois points, que nous développons dans l’hypnose est-elle de la manipulation ? : la personne est venue consulter et sait qu’elle consulte un hypnothérapeute ; l’objectif est le sien ; et la suggestion indirecte, comme le montre la fin de l’anecdote de Burt, ne force personne, Erickson a dit non. Utiliser ces mécanismes pour obtenir quelque chose de quelqu’un à son insu, hors de ce cadre, n’est pas de l’hypnose conversationnelle, c’est de la manipulation, et nous ne l’enseignons pas.

L’hypnose conversationnelle fait partie du deuxième module de notre formation de praticien en hypnose ericksonienne, avec le Milton modèle, l’approche naturaliste, les portes d’entrée de la transe et le saupoudrage. Elle s’apprend en pratiquant, en binôme, avec quelqu’un qui vous dit ensuite ce qu’il a senti passer, et à quel moment il a vu venir le procédé.

À lire aussi : Burt et les clés de voiture · Le Milton modèle · La machine à phrases · L’amour sauvage en voiture

Références. Erickson, M. H. (1964), « The “surprise” and “my-friend-John” techniques of hypnosis », American Journal of Clinical Hypnosis, 6, 293-307 ; Erickson, M. H. (1966), « The interspersal hypnotic technique for symptom correction and pain control », American Journal of Clinical Hypnosis, 8, 198-209 ; Erickson, M. H. et Rossi, E. L. (1979), Hypnotherapy: An Exploratory Casebook, Irvington.

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