L’Hypnose est-elle une Forme de Manipulation ? Réponse (im)pertinente de Milton Erickson

Hypnose et maniupulation

« Est-ce que vous me manipulez ? » Tout praticien l’entend, parfois en plaisantant, parfois non. Et la question mérite mieux qu’une dénégation, parce qu’elle est bonne. Un jour, dans un entretien filmé, on a rapporté à Milton Erickson que certains de ses collègues le trouvaient manipulateur. Sa réponse, qu’on voit ci-dessous, est devenue célèbre : elle ne nie rien et retourne le mot, ce qui oblige à réfléchir à ce qu’est une relation d’aide. Voici l’extrait, puis ce que nous en faisons : la différence entre l’influence que toute communication exerce, et l’emprise.

L’hypnose est-elle une forme de manipulation ? La réponse de Milton Erickson

Milton Erickson, hypnose conversationnelle

Ce que dit Erickson

Dans l’entretien, on lui rapporte l’opinion de certains collègues : « Ils pensent que vous manipulez vos patients… » Voici sa réponse.

« Lorsque vous frappez à ma porte et que j’ouvre et je dis “entrez !”, je vous manipule, n’est-ce pas ?… Si je vous dis “asseyez-vous”, je vous manipule, n’est-ce pas ?… Qu’est-ce que la vie, si ce n’est que manipulation… Alors dites à vos collègues qu’ils ont raison, et je suis ravi de les rejoindre dans la manipulation… »

« …et si vous voulez savoir ce qu’est la pire des manipulations, regardez un enfant avec son père et sa mère qui dit : “mais je dois aller voir ce spectacle… il faut que j’y aille… tous mes amis y vont…” et l’enfant vous tord votre bras, votre jambe, vos oreilles… ça, c’est la pire des manipulations. »

Milton H. Erickson, entretien filmé

Il y a trois mouvements dans cette réponse. D’abord, Erickson accepte le mot au lieu de le combattre : c’est de l’utilisation, appliquée à une critique. Ensuite, il l’élargit jusqu’à ce qu’il perde son venin : « entrez », « asseyez-vous », la vie entière est faite de ces influences, et personne n’y voit le mal. Enfin, il désigne la manipulation qui, elle, mérite le nom : celle de l’enfant qui veut sortir, qui ne respecte ni les limites ni le rythme de l’autre, et qui « tord le bras ». La différence n’est donc pas entre influencer et ne pas influencer, mais dans la manière, et dans ce qu’on cherche.

Toute communication est influence

La réponse d’Erickson fait sourire, mais elle rejoint ce que l’école de Palo Alto a établi sérieusement : on ne peut pas ne pas communiquer, et toute communication est un comportement qui modifie l’autre. Même un silence oriente, rassure, bloque ou stimule. Le ton d’une question, un regard qui s’attarde un peu : nous influençons et nous sommes influencés en permanence, le plus souvent sans nous en rendre compte.

En ce sens, l’hypnose n’est pas une influence plus forte que les autres. Elle rend simplement visible, et conscient, ce qui dans la conversation ordinaire reste invisible. C’est d’ailleurs ce qui la rend plus honnête : le praticien en hypnose sait qu’il influence, le dit, et en répond, ce que bien des conversations « normales » ne peuvent pas prétendre.

Et la thérapie, alors ?

Allons plus loin : la thérapie elle-même est-elle une manipulation ? Lorsque quelqu’un vient nous voir, c’est précisément pour qu’on l’aide à faire ce qu’il n’arrive pas à faire seul : briser un schéma, dépasser une résistance, faire émerger une ressource qu’il ne parvient pas à convoquer consciemment. Un thérapeute qui accompagne avec subtilité influe, bien sûr. Il modifie des cadres de référence, propose d’autres angles, pose des questions qui déstabilisent, reformule pour faire apparaître ce qui n’était pas dit ; s’il n’influençait rien, d’ailleurs, il ne servirait pas à grand-chose.

Mais cette influence n’est pas une emprise : c’est une invitation au changement, que la personne est libre de décliner.

Ce qui distingue l’influence de l’emprise

La bonne question n’est donc pas « y a-t-il influence ? », il y en a toujours, mais « dans quel but, dans quel cadre, et avec quel respect de la liberté de l’autre ? ». Trois critères, que nous donnons à nos stagiaires et que nous nous appliquons.

Le but. L’influence devient toxique quand elle sert l’ego ou les intérêts du thérapeute au détriment de la personne : être admiré, avoir raison, garder un client, prouver que la méthode marche. Elle est thérapeutique quand elle est orientée par le désir de changement de la personne, et par rien d’autre.

Le cadre. Elle devient toxique quand elle s’impose sans demande, sans alliance, sans consentement : hypnotiser quelqu’un qui ne l’a pas demandé, ou lui faire vivre ce qu’il n’a pas accepté. Elle est thérapeutique quand elle respecte les résistances et les rythmes de la personne, y compris ses « non », qui sont des informations et jamais des obstacles à vaincre.

La liberté. Elle devient toxique quand elle empêche la personne de reprendre sa liberté intérieure, quand elle crée une dépendance au thérapeute « qui sait ». Elle est thérapeutique quand elle vise à réconcilier la volonté consciente et les parties qui freinent ou protègent, et quand elle rend à la personne, à la fin, plus de choix qu’elle n’en avait en arrivant.

L’enfant d’Erickson, qui tord le bras de ses parents, échoue aux trois : son but est le sien, il n’y a pas de cadre, et il ne laisse aucune liberté. Un bon praticien, lui, devrait passer les trois, et c’est assez facile à vérifier après une séance.

Ce que l’hypnose ne peut pas faire

Reste la crainte sous-jacente à la question : et si l’hypnose permettait de faire faire n’importe quoi ? Erickson a étudié ce point dès 1939, expérimentalement, et n’a jamais réussi à amener un sujet hypnotisé à agir contre ses valeurs ; les travaux ultérieurs sur le libre arbitre en hypnose vont dans le même sens. Une suggestion contraire à ce que la personne est n’est pas exécutée : elle la fait sortir de transe. Nous détaillons tout cela dans à propos des dangers de l’hypnose. L’influence hypnotique est réelle, mais le pouvoir hypnotique au sens des films n’existe pas.

À retenir

L’hypnose n’est pas une manipulation au sens péjoratif du terme, mais elle est une influence, comme toute relation humaine, et elle a le mérite de le savoir. Une thérapie éthique s’appuie sur une influence consciente, respectueuse et co-construite, où l’on propose plutôt que d’imposer. La meilleure des influences est sans doute celle qui rend à l’autre le pouvoir de s’influencer lui-même. L’autohypnose fait cela ; c’est une des raisons pour lesquelles nous l’enseignons à tous nos clients.

L’éthique de l’influence est abordée dans notre manuel Apprendre l’hypnose thérapeutique (à paraître) (« Guider ou manipuler ? »), la posture du praticien ouvre le second, et toutes deux sont au cœur de notre formation de praticien en hypnose ericksonienne, où la charte éthique et le code de déontologie font partie du programme.

À lire aussi : Comprendre l’hypnose selon Milton Erickson : extraits choisis · À propos des dangers de l’hypnose · Les conseils d’Erickson sur l’induction · Le cadre légal du praticien en hypnose

Sources. Erickson, M. H. (1939), « An experimental investigation of the possible anti-social use of hypnosis », Psychiatry, 2, 391-414 ; Watzlawick, P., Helmick Beavin, J. et Jackson, D. (1967), Une logique de la communication, Seuil ; Lynn, S. J., Kirsch, I. et Hallquist, M. (2008), « Social cognitive theories of hypnosis », dans The Oxford Handbook of Hypnosis.

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