Hypnose profonde : caractéristiques et utilisation

« J’étais juste détendu, je ne crois pas que j’étais hypnotisé. » Cette phrase, tous les praticiens l’entendent, et elle pose une vraie question : où finit la relaxation, où commence l’hypnose, et qu’est-ce qui distingue une transe profonde d’un simple état de calme ? Milton Erickson y a répondu, et sa définition reste celle que nous utilisons : l’hypnose profonde est l’état dans lequel la personne fonctionne directement à un niveau inconscient, sans interférence de l’esprit conscient. Voici ce que cela veut dire concrètement, en neuf différences, avec les signes qui permettent de la reconnaître, ce qu’on peut en faire, et comment on l’obtient.

Hypnose profonde et relaxation : neuf différences fondamentales selon Erickson

L'hypnose profonde : caractéristiques et utilisation

Qu’est-ce que l’hypnose profonde ?

L’hypnose profonde est un état dans lequel l’activité du mental conscient s’efface au point de laisser l’inconscient fonctionner de façon autonome. Les suggestions y deviennent pleinement actives, les perceptions peuvent se modifier radicalement, et la frontière entre ce qui est imaginé et ce qui est perçu s’estompe. Erickson en donne la définition de référence :

« L’hypnose profonde est le niveau d’hypnose qui permet aux sujets de fonctionner directement à un niveau inconscient et de manière adaptée, sans interférence de l’esprit conscient. »

Milton H. Erickson, « Deep hypnosis and its induction » (1952)

Deux mots comptent dans cette phrase. « Directement » : l’inconscient n’a plus besoin de passer par le conscient pour agir, il répond lui-même. Et « de manière adaptée » : la personne en transe profonde n’est pas désorganisée, elle fonctionne, mais sur un autre mode. Nous commentons l’intégralité de ce texte dans l’hypnose profonde et son induction.

Les neuf différences

Relaxation, hypnose légère et hypnose profonde se ressemblent de l’extérieur : les yeux sont fermés, le corps est calme. Tout ce qui les distingue se passe à l’intérieur. Voici neuf critères, inspirés des descriptions d’Erickson, pour les départager.

RelaxationHypnose légèreHypnose profonde
1. AttentionDiffuse, flottanteAbsorbée, mais commente encoreTotalement absorbée ; le mental conscient s’est retiré
2. Conscience critiqueIntacte : on juge, on compareAtténuée : on « laisse faire »Suspendue : on vit ce qui est suggéré sans le discuter
3. Réponse aux suggestionsVolontaire : on fait ce qu’on décideSemi-volontaire : les suggestions simples « marchent »Involontaire et automatique : les réponses surviennent sans effort
4. PerceptionsNormalesLégèrement modifiées (lourdeur, chaleur, temps)Transformées : anesthésie, hallucinations positives ou négatives
5. MémoireNormaleSouvenir complet, un peu flouAmnésie spontanée fréquente, hypermnésie possible
6. Rapport au corpsDétendu, mobileLourd, immobile par confortCatalepsie, mouvements idéomoteurs, dissociation du corps
7. Rapport au praticienConversation ordinaireAttention privilégiée à la voixRapport exclusif : la voix est le seul lien avec l’extérieur
8. Réalité de référenceLe monde extérieurLe monde extérieur, teinté d’imaginaireLe monde intérieur : souvenirs, images et symboles remplacent l’extérieur
9. Phénomènes possiblesAucunLourdeur, lévitation légère, visualisationRégression, somnambulisme, écriture automatique, suggestion post-hypnotique complexe

Vous remarquerez que la relaxation est un état du corps, alors que l’hypnose est un état de l’attention. On peut être très détendu sans être en hypnose, et on peut être en hypnose profonde avec les yeux ouverts, debout, en train de parler : c’est le somnambulisme. Et la différence entre hypnose légère et profonde n’est pas une question de « plus détendu » : c’est un changement de régime, où les réponses cessent d’être volontaires et où la réalité de référence bascule de l’extérieur vers l’intérieur. Comme le disait Erickson, en transe profonde, la personne fonctionne sur le plan inconscient, avec des réponses spontanées, souvent symboliques, comme si elle rêvait tout en étant guidée.

Les signes de l’hypnose profonde

Les indicateurs cliniques d’une transe profonde sont les phénomènes qu’Erickson décrit dans son texte sur les phénomènes hypnotiques : amnésie spontanée ou suggérée (la personne oublie des parties de la séance) ; hallucinations positives (voir ou entendre ce qui n’est pas là) ou négatives (ne plus percevoir ce qui est là) ; catalepsie (immobilité involontaire d’un membre, sans fatigue) ; anesthésie ou analgésie ; mouvements idéomoteurs spontanés, écriture automatique ; régression en âge (comportement, voix, croyances d’une époque passée) ; dissociation forte, la personne observant ou vivant une scène sans l’attachement émotionnel ordinaire. On y ajoute les signes physiologiques : disparition du réflexe de déglutition, visage lissé, respiration abdominale lente, immobilité complète, et surtout ce temps de latence caractéristique entre une question et sa réponse, qui vient d’ailleurs.

Une réalité intérieure recréée

« En transe profonde… des sujets peuvent écrire de manière automatique sur du papier et lire ce qu’ils ont écrit. Ils peuvent tout aussi bien avoir une hallucination du papier, du crayon et de l’activité motrice de l’écriture, et lire ensuite ce qui est “écrit”. »

Milton H. Erickson, « Deep hypnosis and its induction »

Cet exemple est parlant : il n’y a plus besoin de papier. La personne peut halluciner le papier, le crayon, le geste d’écrire, et lire ensuite ce qui est « écrit ». Ce n’est plus le monde extérieur qui gouverne sa réalité, mais son référentiel intérieur, fait d’associations, d’images et de mémoires. Le praticien agit alors dans l’univers de la personne, comme un guide discret, et c’est ce qui donne au travail symbolique, en transe profonde, à peu près la force du réel.

Ce qu’en disent les neurosciences

L’imagerie cérébrale confirme que l’hypnose est un état distinct, et que sa profondeur se traduit dans le cerveau. Les études de Pierre Rainville sur la douleur, puis celles de David Spiegel à Stanford en IRM fonctionnelle, montrent sous hypnose une diminution de l’activité du cortex cingulaire antérieur dorsal (le détecteur de conflits, qui s’inquiète), une connectivité accrue entre le cortex préfrontal et l’insula (le cerveau pilote mieux le corps), et une déconnexion entre le cortex préfrontal et le réseau du mode par défaut, celui qui nous fait penser à nous-mêmes, ruminer et anticiper. Cette dernière déconnexion est une bonne traduction neurologique de ce qu’Erickson appelait « sans interférence de l’esprit conscient » : on agit sans se regarder agir. Les hallucinations hypnotiques, enfin, activent les aires sensorielles correspondantes, comme si le stimulus était réel. Autrement dit, l’hypnose profonde n’est pas un sommeil, c’est un état de conscience modifié dans lequel l’inconscient agit avec précision et cohérence. Nous développons ces travaux dans hypnose et neurosciences.

Ni coma hypnotique, ni sommeil

Historiquement, Braid et surtout James Esdaile, qui opéra des centaines de patients sous hypnose en Inde dans les années 1840, parlaient d’un « coma hypnotique » : une suspension sensorielle quasi complète, proche du sommeil, obtenue par de longues séances de passes. La transe profonde ericksonienne, celle que travaillent aujourd’hui des praticiens comme Antoine Garnier, est tout autre : c’est une expérience consciente, mais dissociée et hautement symbolique. La personne n’est pas absente ; elle est présente sur un autre plan de réalité, celui de l’inconscient actif. Elle peut parler, répondre, se déplacer, et en même temps être très loin.

Comment induire une hypnose profonde

Induire une transe profonde demande du temps, de l’observation et le respect du rythme de la personne ; Erickson y consacrait parfois des heures. Les leviers principaux sont ceux que nous décrivons dans comment approfondir l’état d’hypnose : l’activation des réponses idéomotrices (lévitation du bras, signaling), qui apprend à l’inconscient à répondre seul ; le fractionnement, qui approfondit à chaque cycle d’entrée et de sortie ; la saturation cognitive par la confusion et les paradoxes, qui fatigue le mental conscient jusqu’à ce qu’il lâche ; les métaphores de descente, classiques mais efficaces ; et la stimulation symbolique, qui fait émerger images et souvenirs. Mais l’essentiel est ailleurs : dans le fait de suivre les signes (ralentissement, micro-mouvements, respiration) et de laisser l’inconscient construire la profondeur à sa manière. La transe profonde ne se décrète pas ; en séance, on la voit s’installer, souvent plus lentement qu’on ne le voudrait.

À quoi sert l’hypnose profonde en thérapie

Erickson rappelait qu’on n’a pas toujours besoin d’une transe profonde, même pour un problème grave. Mais quand on en a besoin, il n’y a pas grand-chose d’autre. Elle permet l’analgésie et l’anesthésie hypnotiques, pour la douleur chronique, l’accouchement ou certains soins ; le travail sur les mémoires traumatiques, avec la dissociation protectrice qu’elle offre ; les expériences régressives réparatrices, au cœur du reparentage ; l’intégration symbolique de parties de soi en conflit ; et la modification durable de croyances profondes, parce que la suggestion y rencontre moins de filtre. Sa profondeur, d’ailleurs, ne se mesure pas au temps passé mais aux phénomènes qui apparaissent.

L’hypnose profonde n’est donc ni un coma ni un sommeil ordinaire, même si le sujet a parfois l’impression d’avoir dormi. C’est une immersion lucide dans l’univers de l’inconscient, où la personne peut refaire sa réalité et retravailler son expérience sur un mode symbolique. Elle ne dort pas ; elle rêve, disons, à sa manière, avec quelqu’un à côté pour guider ce rêve.

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À lire aussi : L’hypnose profonde et son induction (Erickson, texte commenté) · Les phénomènes hypnotiques et leur utilisation · Comment approfondir l’état d’hypnose · Hypnose et neurosciences

Sources. Erickson, M. H. (1952), « Deep hypnosis and its induction », dans LeCron, L. M. (dir.), Experimental Hypnosis, Macmillan ; repris dans Collected Papers, vol. I ; Rainville, P. et al. (1997), « Pain affect encoded in human anterior cingulate but not somatosensory cortex », Science, 277, 968-971 ; Jiang, H., White, M. P., Greicius, M. D., Waelde, L. C. et Spiegel, D. (2017), « Brain activity and functional connectivity associated with hypnosis », Cerebral Cortex, 27(8), 4083-4093 ; Esdaile, J. (1846), Mesmerism in India, Longman.

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