L’approche naturaliste de l’hypnose : l’art de l’hypnose subliminale

Une femme vous raconte sa semaine. À un moment, en parlant de sa mère, sa voix baisse, son regard se fixe sur un point du tapis, elle ne cligne plus, et il y a un silence de deux secondes avant qu’elle reprenne. Vous avez le choix. Vous pouvez attendre qu’elle finisse, puis lui proposer de « fermer les yeux pour commencer la séance ». Ou vous pouvez comprendre que la séance a déjà commencé : elle vient d’entrer en transe toute seule, pendant deux secondes, et il suffisait de l’y accompagner. L’approche naturaliste commence par ce choix-là.

L'approche naturaliste de l'hypnose selon Milton Erickson

L’approche naturaliste de l’hypnose : reconnaître la transe plutôt que l’induire

Erickson a employé le mot « naturaliste » en 1958, dans un court article où il décrit une manière de faire qu’il pratiquait depuis longtemps : accepter et utiliser la situation telle qu’elle se présente, sans chercher à la restructurer. Pas de rituel, pas de « vos paupières sont lourdes », pas même, souvent, le mot hypnose. L’idée de départ est simple, et elle change pas mal de choses en pratique : la transe est un phénomène naturel, que les gens vivent plusieurs fois par jour (en conduisant, en lisant, en attendant le bus, en écoutant quelqu’un qu’ils aiment), et le travail du praticien n’est pas de la fabriquer, c’est de la repérer, puis de la guider.

Derrière cela, une conviction qu’Erickson a répétée toute sa vie : l’inconscient de la personne possède déjà les ressources nécessaires pour résoudre ses problèmes, et il suffit de créer les conditions pour qu’elles se manifestent, autrement dit faire de la place plutôt qu’apporter la solution.

Pourquoi se priver d’une induction ?

On ne s’en prive pas toujours. Mais il y a des cas où l’approche naturaliste est la seule qui marche.

Quand la personne est rationnelle, méfiante, ou a « déjà essayé l’hypnose, ça ne marche pas sur moi » : toute induction formelle réveille le contrôle, alors qu’une conversation ne réveille rien. Quand elle entre déjà très facilement en état modifié et qu’un rituel serait superflu, voire la ferait sortir de l’état où elle est. Quand on travaille en thérapie brève, en coaching ou dans un cadre où le mot « hypnose » n’a pas sa place. Et surtout quand on veut une pratique fluide, intégrée à la relation, sans ce moment un peu artificiel où « maintenant on fait de l’hypnose ».

Ce que cela apporte : on contourne les résistances sans les affronter, puisque rien n’est demandé, et on s’appuie sur ce que la personne apporte, ses propres processus, au lieu de lui imposer un cadre.

À quoi cela ressemble

Au lieu de « Fermez les yeux et détendez-vous », cela ressemble à ceci, dit à quelqu’un qui parle très vite :

« Vous parlez vite… et c’est intéressant de voir comme votre esprit semble déjà avoir un rythme bien à lui. Et parfois, dans ce flot de mots, certains instants ralentissent… comme si une part de vous commençait à écouter autrement… »

Rien n’a été demandé. On a décrit ce qui est (elle parle vite), on l’a accueilli (« c’est intéressant »), puis on a glissé une observation qui devient une suggestion (« certains instants ralentissent ») et une dissociation douce (« une part de vous »). L’induction s’est faite dans le fil de l’échange, sans rupture ; le praticien a simplement calé sa parole sur ce que la personne vivait, et s’en est servi.

Autre exemple, en thérapie. Plutôt que « Vous allez arrêter de fumer » :

« Vous pouvez peut-être commencer à imaginer à quoi ressemblerait votre vie si fumer devenait moins important pour vous… et peut-être que cela vous amènerait à explorer d’autres options. »

Là encore, rien d’imposé : un espace, dans lequel la personne envisage son propre chemin.

Les cinq principes

Accompagner les processus inconscients. Erickson pensait que l’inconscient de la personne sait déjà où il doit aller. Le praticien ne fournit pas la solution, il aide à y accéder, par des suggestions indirectes, des histoires, des métaphores qui parlent à l’inconscient sans passer par la discussion consciente.

Suivre le rythme. Pas de protocole imposé, pas de minutage. On adapte à ce que la personne montre, séance après séance et minute après minute. Si elle ralentit, on ralentit ; si elle s’anime, on l’accompagne, et c’est de là qu’on repart.

Utiliser ce qu’elle apporte. Ses croyances, ses comportements, ses émotions, et même ses résistances. Le sceptique n’est pas un obstacle : son scepticisme est le point de départ. « Vous avez raison de douter, et en doutant, vous observez très attentivement ce qui se passe… », et l’observation attentive est déjà une focalisation.

Passer par l’indirect. Histoires, métaphores, anecdotes : la personne y trouve ses propres associations et contourne d’elle-même ce que son mental aurait refusé en face. C’est le domaine du Milton modèle et de l’hypnose conversationnelle.

Laisser venir les régressions spontanées. Dans un état hypnotique, même léger, l’inconscient ramène parfois de lui-même un souvenir, une scène, une émotion ancienne, souvent liée à ce qui bloque aujourd’hui. L’approche naturaliste ne va pas les chercher, elle les accueille quand elles viennent, et elle laisse l’inconscient revisiter et transformer, sans forcer. C’est très différent d’une régression dirigée, et souvent plus juste, parce que ce qui remonte seul était prêt à remonter.

Un exercice pour votre prochain entretien

Ne cherchez pas à induire quoi que ce soit. Repérez seulement un des moments suivants : un changement subtil dans la respiration, le regard ou la posture ; un rythme de parole qui change, une émotion qui monte spontanément ; un flottement, un blanc, une pause naturelle. Puis faites une seule chose : au lieu de combler le silence ou de relancer, accompagnez ce moment. Ralentissez votre propre voix, posez un « oui… » ou un « et là, quelque chose se passe… », et attendez. En général, la personne s’enfonce un peu plus dans ce qu’elle vivait ; parfois non, et ce n’est pas grave, on reprend la conversation. Vous venez d’utiliser une transe spontanée comme porte d’entrée, sans rien induire.

Ce qui frappe, quand on commence à travailler ainsi, c’est qu’on a besoin de moins de scripts et de beaucoup plus d’écoute. L’approche naturaliste, c’est hypnotiser sans en avoir l’air, et c’est sans doute à ce moment-là que l’hypnose devient moins une technique qu’une manière d’être avec quelqu’un. Nous l’enseignons dans le deuxième module de la formation de praticien, et nous la poussons plus loin, avec les régressions spontanées et le travail sur les transes du quotidien, dans la formation de maître praticien.

À lire aussi : Comprendre l’hypnose selon Erickson (le cas de l’enfant brûlée, où l’état de choc est utilisé comme transe) · Burt et les clés de voiture · La technique d’Erickson pour les personnes résistantes

Références. Erickson, M. H. (1958), « Naturalistic techniques of hypnosis », American Journal of Clinical Hypnosis, 1(1), 3-8 ; Erickson, M. H. (1959), « Further clinical techniques of hypnosis: utilization techniques », American Journal of Clinical Hypnosis, 2, 3-21 ; Erickson, M. H. et Rossi, E. L. (1979), Hypnotherapy: An Exploratory Casebook, Irvington.

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