Sexualité et choc psychologique : l’art d’Erickson pour déjouer les blocages inconscients
Ce cas est l’un des plus célèbres d’Erickson, et l’un des plus drôles. Il est aussi l’un de ceux qu’on cite le plus mal, en retenant la phrase finale et en oubliant tout ce qui la prépare. Or c’est la préparation qui soigne. Voici le récit tel qu’Erickson l’a raconté, en entier, puis ce qu’il nous apprend sur une idée simple et dérangeante : on ne guérit pas toujours en comprenant.

Sexualité et choc psychologique : le couple infertile, un cas d’Erickson
Le mental, avec ses compréhensions, ses efforts et sa volonté, essaie souvent de contrôler ce qui appartient à l’inconscient : l’émotion, le désir, le lâcher-prise. Et l’inconscient ne se laisse pas gouverner comme cela. Il suit d’autres règles, plus archaïques, symboliques, émotionnelles. Le couple qui entre dans le cabinet d’Erickson en est un bon exemple : deux personnes intelligentes, de bonne volonté, qui ont transformé l’amour en procédure.
Le récit d’Erickson
« Un professeur d’université âgé de trente ans était allé à une soirée dansante ; à l’autre bout de la salle, il vit une femme, également âgée de trente ans, qui n’était pas accompagnée. Elle le vit aussi, et ils furent rapidement attirés l’un vers l’autre. En l’espace d’un mois, ils avaient fait des plans d’avenir et s’étaient mariés. Trois ans plus tard, ils se présentèrent à mon cabinet et me racontèrent leur triste histoire.
Leur récit dénotait de leur part une pudibonderie et un embarras extrêmes, et ils s’exprimaient d’une manière tout à fait guindée et dépourvue de naturel. Voilà essentiellement de quoi ils se plaignaient : avant même de se marier, ils avaient projeté de fonder une famille, et comme ils avaient tous les deux déjà trente ans, ils estimaient qu’il ne fallait pas perdre de temps. Seulement, au bout de trois ans, ils n’avaient toujours pas d’enfant, et ce n’était pas faute de consultations et d’examens médicaux.
Ils étaient tous deux présents dans mon cabinet, et m’exposant leur problème, le mari dit : “En réfléchissant, ma femme et moi, nous en sommes venus à la conclusion suivante : il est préférable que ce soit moi qui exprime notre difficulté commune et l’expose succinctement. Notre problème est très perturbant et a un effet destructeur sur notre mariage. En raison de notre désir d’avoir des enfants, nous avons chaque nuit et chaque matin des relations matrimoniales en faisant intervenir tous les éléments physiologiques concomitants nécessaires à la procréation. Le dimanche et pendant les vacances, nous avons quatre fois par jour des relations matrimoniales. Nous n’avons laissé intervenir aucune incapacité physique. La frustration de notre désir d’engendrer une postérité a eu pour conséquence la disparition progressive de l’agrément des relations matrimoniales, mais cela n’a en rien entravé la poursuite de nos efforts de procréation ; toutefois, nous sommes tous deux vraiment perturbés par la découverte de l’intolérance croissante qui s’installe entre nous. Pour cette raison, nous venons vous demander de nous aider, puisque l’autre recours à la médecine a échoué.”
À ce moment, je l’interrompis et je lui dis : “Vous avez énoncé le problème. J’aimerais que vous gardiez le silence et que votre femme exprime son opinion avec ses mots à elle.” Elle formula leurs doléances d’une façon presque aussi pédante que son mari, et avec une gêne encore plus grande… »
Arrêtons-nous un instant. Le diagnostic est déjà posé, et il est entièrement dans la forme : « relations matrimoniales », « éléments physiologiques concomitants », « engendrer une postérité ». Ces deux personnes ne parlent pas de leur corps, elles rédigent un rapport. Erickson n’a pas besoin de chercher la cause de l’infertilité ; il l’entend. Le désir a été remplacé par un devoir, et l’on ne tombe pas facilement enceinte d’un devoir. Notez aussi qu’il demande à la femme de parler « avec ses mots à elle » : il vérifie que la pédanterie est bien un symptôme du couple et non du seul mari. La réponse est oui.
Le contrat
« “Je peux remédier à cet état de choses, dis-je, mais cela implique une thérapie de choc. Pas quelque chose comme un électrochoc ou un choc physique, mais ce sera en quelque sorte un choc psychologique. Je vais vous laisser seuls dans mon cabinet pendant un quart d’heure pour que vous puissiez vous concerter et comparer vos points de vue afin de savoir si vous êtes prêts à subir un choc psychologique très important. Dans un quart d’heure, je reviendrai vous demander votre décision, et je m’y conformerai.”
Je quittai mon cabinet, revins un quart d’heure plus tard et dis : “Donnez-moi votre réponse.” Le mari répondit : “Nous avons étudié la question tant objectivement que subjectivement, et nous sommes parvenus à la conclusion que nous sommes prêts à nous soumettre à n’importe quel traitement susceptible de permettre un aboutissement à notre désir d’engendrer une postérité.” Je demandai à sa femme : “Êtes-vous tout à fait d’accord ?” Elle répondit : “Oui, Monsieur.” »
Une bonne part du résultat vient d’ici, et c’est ce qu’on oublie quand on cite ce cas. Erickson ne surprend pas le couple par traîtrise : il annonce un choc, il en précise la nature, il leur laisse un quart d’heure seuls pour décider, il demande un accord explicite à chacun. Le consentement est total, et il est obtenu avant que le contenu soit connu. Ce faisant, il fait deux choses. Il engage le couple : ils ont décidé, ensemble, d’accepter n’importe quoi. Et il crée une attente énorme : pendant un quart d’heure, ces deux personnes ont imaginé ce que pourrait être « un choc psychologique très important ». Quoi qu’il dise ensuite, cela tombera dans un terrain préparé.
La préparation du choc
« J’expliquai que le choc serait psychologique, que ce serait une rude épreuve qui mettrait leurs émotions en jeu. “L’administration du traitement sera très simple, mais vous serez tous deux excessivement choqués sur le plan psychologique. Je veux que, pendant que vous êtes assis là, vous vous cramponniez fermement à votre siège et que vous écoutiez bien ce que je vais dire. Après cela, et quand je procéderai à l’administration du choc, je veux que vous gardiez tous deux un silence absolu. D’ici quelques minutes, vous pourrez quitter mon cabinet et rentrer chez vous. Tout le temps du retour, je veux que vous gardiez tous deux un silence absolu : ce silence vous permettra de découvrir un flot de pensées qui vous traversera l’esprit. Quand vous arriverez chez vous, vous ne romprez le silence qu’après être entrés dans la maison et avoir fermé la porte. Là, vous serez libres de parler !” »
Encore de la préparation, et chaque consigne a sa fonction. « Cramponnez-vous à votre siège » : le corps est mobilisé, l’attente monte encore. Puis la consigne de silence, qui est le ressort du cas : pas un mot jusqu’à la porte de la maison. Pourquoi ? Parce que si le couple parle dans la voiture, le mental reprend la main : on commente, on relativise, on s’indigne, on explique, et le choc se dissout en conversation. Le silence imposé laisse la phrase travailler, seule, pendant tout le trajet. Et il y a la présupposition : « ce silence vous permettra de découvrir un flot de pensées ». Il ne dit pas lesquelles ; il dit qu’il y en aura, et qu’elles viendront d’eux. Enfin, la porte fermée comme signal de libération : le lieu où ils pourront parler est aussi le lieu où ils vont pouvoir faire autre chose que parler.
Le choc
« “Maintenant, cramponnez-vous, je vais vous administrer ce choc psychologique. Voici de quoi il s’agit : pendant trois longues années, vous avez eu au moins deux fois par jour et parfois jusqu’à quatre fois en vingt-quatre heures des relations matrimoniales faisant intervenir tous les éléments physiologiques concomitants nécessaires à la procréation ; vous avez été déçus dans votre désir d’engendrer une postérité. Bon, alors maintenant, vous allez baiser pour le plaisir et vous pouvez adresser des prières au ciel, ou à l’enfer, qu’il s’écoule au moins trois mois avant que Madame se retrouve en cloque. Et à présent, allez-vous-en.” »
Erickson commence par reprendre, mot pour mot, leur propre langage guindé, « relations matrimoniales », « éléments physiologiques concomitants », et il le fait durer, de sorte que la chute arrive comme une rupture de registre brutale : la langue de la rue, crue, drôle, charnelle, fait exploser la langue du rapport. Le choc tient au contraste plus qu’à la vulgarité elle-même. Et la phrase contient deux suggestions, qu’on ne voit pas à la première lecture. « Pour le plaisir » : le but change, la procréation disparaît de l’ordre du jour. Et « qu’il s’écoule au moins trois mois avant » : une prescription paradoxale qui retourne la pression, on ne leur demande plus de réussir, on leur demande d’attendre, ce qui est la seule façon de leur rendre le plaisir sans objectif. « Allez-vous-en » : pas de retour sur ce qui vient d’être dit, pas d’explication, le mental n’aura rien à mâcher.
Le résultat
« Ils m’ont dit plus tard qu’ils avaient gardé le silence tout le long du chemin du retour, et qu’ils avaient pensé à “beaucoup de choses”. Lorsqu’en fin de compte ils se retrouvèrent chez eux après avoir refermé la porte, ils furent “incapables d’aller jusqu’à la chambre, dit le mari. Nous sommes tombés par terre sans pouvoir aller plus loin. Nous n’avons pas eu de relations matrimoniales ; nous avons pris du bon temps. Maintenant, les trois mois sont à peine terminés et ma femme est enceinte.”
Neuf mois plus tard naissait une fille. Lorsque je leur rendis visite pour voir le bébé, je m’aperçus que les discours cérémonieux, les mots compliqués et les expressions exagérément correctes n’avaient plus cours dans leur conversation. Ils étaient même capables de raconter des histoires osées. »
Milton H. Erickson, rapporté dans Haley, J., Un thérapeute hors du commun
« Nous n’avons pas eu de relations matrimoniales ; nous avons pris du bon temps. » Le mari lui-même fait la distinction, dans ses propres mots, et c’est la preuve que le changement est passé : le langage a changé parce que le rapport au corps a changé. Et la dernière phrase d’Erickson, sur les histoires osées, dit que le symptôme traité n’était pas l’infertilité, c’était la pudibonderie, dont l’infertilité n’était que la conséquence.
Pourquoi ça marche, et pourquoi ça ne s’imite pas
Ce qu’Erickson fabrique ici, c’est une expérience réorganisatrice : un événement émotionnel et symbolique qui remet en mouvement ce qui était figé. Il ne rassure pas et n’explique rien ; il ne propose pas non plus de « travailler sur la pression ». Il provoque une réaction inconsciente par une mise en scène maîtrisée : rupture du schéma mental répétitif, suggestions directes (« pour le plaisir ») et indirectes (le silence, la porte), et accès au corps archaïque, qui n’avait pas besoin de comprendre mais de recevoir la permission. C’est ce que fait l’hypnose, même sans transe formelle : parler à l’inconscient par d’autres voies que le raisonnement.
Et c’est aussi pour cela que ce cas ne s’imite pas en copiant la phrase. La phrase ne vaut rien sans le contrat, le quart d’heure, le consentement de chacun, le silence imposé, la reprise ironique de leur langage. Sortie de ce dispositif, elle n’est qu’une grossièreté. Erickson ne cherche pas à choquer : il sait qu’une seule phrase, si elle est bien placée, bien préparée et symboliquement percutante, peut faire ce que des mois d’explications ne feront pas.
La sexualité, au cœur de bien des symptômes
Anxiété, troubles du sommeil, dépendances, jalousie, blocages affectifs, épuisement : combien de ces plaintes sont la manifestation périphérique d’une sexualité entravée, tue, contournée ou, comme ici, intellectualisée ? Elle est là, dans les relations, les frustrations, l’image de soi. Et peu de praticiens osent l’aborder, par pudeur ou par manque d’outils. Savoir écouter l’intime sans voyeurisme et sans fuir est un savoir-faire à part entière, et il s’apprend. C’est l’objet de notre formation de spécialisation en sexothérapie, pour les praticiens en hypnose et en relation d’aide qui veulent développer une posture ajustée face à l’intimité, comprendre les mécanismes inconscients du désir et du refoulement, et ouvrir, dans leur cabinet, un espace où l’on peut parler de cela aussi.
Il ne s’agit pas de parler de sexualité pour provoquer. Il s’agit de redonner au corps sa place dans le processus de guérison. Parfois, la thérapie passe par un silence, ou par un éclat de rire qu’on attendait depuis longtemps.
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Références. Haley, J. (1973), Uncommon Therapy: The Psychiatric Techniques of Milton H. Erickson, M.D., Norton ; trad. fr. Un thérapeute hors du commun, Desclée de Brouwer ; Rosen, S. (1982), Ma voix t’accompagnera : Milton H. Erickson raconte, Hommes et Groupes ; Watzlawick, P., Weakland, J. et Fisch, R. (1974), Changements : paradoxes et psychothérapie, Seuil.
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