L’induction de Bernheim (1884) : l’hypnose classique par suggestion directe
« Regardez-moi bien et ne songez qu’à dormir. » Beaucoup vous diront que l’induction de Bernheim est trop autoritaire pour notre époque, et qu’un praticien ericksonien n’a rien à en faire. Et pourtant. Simple, efficace, elle reste une source d’inspiration précieuse pour varier vos inductions, sortir parfois de l’ultra-permissif qui ne convient pas à tout le monde, et obtenir des états plus profonds. Le texte de 1884 est dans le domaine public : nous le reproduisons, puis nous en tirons ce qui sert encore aujourd’hui.
L’induction de Bernheim : une technique d’induction classique par suggestions directes

Sommaire
- Qui était Hippolyte Bernheim ?
- Le rituel, dans le texte de 1884
- Et si les yeux ne se ferment pas ?
- Ce qu’un praticien moderne peut en garder
- Une version pour s’entraîner aujourd’hui
- Pour aller plus loin
Qui était Hippolyte Bernheim ?
Hippolyte Bernheim (1840-1919), professeur de médecine à Nancy, est le chef de file de ce que l’histoire a retenu comme l’école de Nancy. Face à Charcot, qui voyait dans l’hypnose un état pathologique réservé aux hystériques, Bernheim soutient que l’hypnose est un phénomène normal, accessible à presque tout le monde, et qu’il repose sur un mécanisme unique : la suggestion, c’est-à-dire la transformation d’une idée en acte. C’est Nancy qui a gagné cette bataille, et c’est de Bernheim que viennent, en droite ligne, nos tests de suggestibilité et nos phénomènes idéomoteurs. Freud lui-même viendra se former chez lui en 1889, et traduira l’un de ses livres.
Son ouvrage de référence, De la suggestion dans l’état hypnotique et dans l’état de veille (1884), décrit son rituel d’induction avec une précision de clinicien. Le voici.
Le rituel, dans le texte de 1884
Je commence par dire au malade qu’il ne s’agit d’aucune pratique nuisible ou extraordinaire ; que c’est un sommeil qu’on peut provoquer chez tout le monde, sommeil calme, bienfaisant, qui rétablit l’équilibre du système nerveux.
Alors je lui dis : « Regardez-moi bien et ne songez qu’à dormir. Vous allez sentir une lourdeur dans les paupières, une fatigue dans vos yeux ; vos yeux clignotent, ils vont se mouiller ; la vue devient confuse ; les yeux se ferment. »
Quelques sujets ferment les yeux et dorment immédiatement. Chez d’autres, je répète, j’accentue davantage, j’ajoute le geste ; peu importe la nature du geste. Je place deux doigts de la main droite devant les yeux de la personne et je l’invite à les fixer ; ou, avec les deux mains, je passe plusieurs fois de haut en bas devant ses yeux ; ou bien encore, je l’engage à fixer mes yeux et je tâche en même temps de concentrer toute son attention sur l’idée de sommeil. Je dis : « Vos paupières se ferment, vous ne pouvez plus les ouvrir. Vous éprouvez une lourdeur dans les bras, dans les jambes, vous ne sentez plus rien, vos mains restent immobiles, vous ne voyez plus rien ; le sommeil vient. » Et j’ajoute d’un ton un peu impérieux : « Dormez ! » Souvent ce mot l’emporte ; les yeux se ferment ; le malade dort.
Hippolyte Bernheim, De la suggestion dans l’état hypnotique et dans l’état de veille, 1884
Et si les yeux ne se ferment pas ?
Bernheim ne s’entête pas sur la fixation. Certains sujets, écrit-il, gardent les yeux « indéfiniment écarquillés » et ne conçoivent plus que l’idée de fixer avec rigidité. Au bout de deux ou trois minutes, il ferme lui-même les paupières, lentement, « imitant ce qui se produit quand le sommeil vient naturellement », et continue de suggérer en baissant graduellement la voix.
Chez les plus réfractaires, il maintient l’occlusion des yeux, impose silence et immobilité, et répète les mêmes formules pendant huit à dix minutes, jusqu’à ce que les bras levés restent en l’air : « c’est le sommeil cataleptique ». Il note aussi, avec un sens de l’observation qui ne s’est pas démodé, que l’approche doit changer selon la personne : « chez quelques-uns, on réussit en procédant avec douceur ; chez d’autres, rebelles à la suggestion douce, il vaut mieux brusquer ».
Ce qu’un praticien moderne peut en garder
Relisez le rituel avec des yeux d’aujourd’hui, et vous y trouverez quatre idées que nous enseignons encore, sous d’autres noms.
La description des signes réels. Lourdeur, clignement, larmoiement, vue trouble : Bernheim ne suggère pas n’importe quoi. Il décrit ce que la fixation prolongée produit de toute façon, et il le décrit juste avant que cela n’arrive. Quand la personne constate que ce qu’on vient de lui annoncer se produit, la confiance monte d’un cran, et la suggestion suivante passe mieux. C’est ce que nous appelons aujourd’hui le pacing, ou les affirmations vérifiables : Bernheim le faisait avant la lettre.
L’alternance douceur / fermeté. Il ne s’agit pas d’être autoritaire par principe, mais de lire le sujet. La personne qui a besoin d’être guidée fermement existe, et un praticien qui ne sait parler qu’en « peut-être » la laisse sur sa faim. Nous en parlons dans technique et procédure d’induction selon Erickson : Erickson lui-même disait que certains sujets veulent être dominés, d’autres cajolés, d’autres persuadés.
La répétition comme outil de saturation. Huit à dix minutes des mêmes formules, d’une voix qui baisse : c’est long, c’est monotone, et c’est précisément ce qui finit par désarmer l’esprit critique. Nous retrouvons cela dans les inductions par saturation et dans certaines techniques de confusion.
Une phrase, enfin, qui résume tout : « C’est l’image du sommeil que j’insinue dans le cerveau. » Bernheim ne croit pas à un fluide ni à un pouvoir. Il implante une idée, et l’idée fait le reste. C’est la définition même de la suggestion, et c’est encore la nôtre.
Ce que nous ne gardons pas : le mot « dormez », qui crée aujourd’hui plus de résistance qu’il n’en lève, et le ton de commandement, que nous remplaçons par de la fermeté chaleureuse. L’hypnose n’est pas du sommeil, et nos sujets le savent ; la métaphore du sommeil reste utile, mais présentée comme une image.
Une version pour s’entraîner aujourd’hui
Voici comment nous faisons pratiquer cette induction en formation, en gardant sa structure et en adoucissant sa forme. Le sujet est assis, vous êtes en face, légèrement de côté.
- Le cadre. « Ce que nous allons faire est simple et naturel : un état de calme que tout le monde peut connaître, un peu comme le moment qui précède le sommeil, mais en restant présent. »
- La fixation. Proposez deux doigts levés à une trentaine de centimètres, légèrement au-dessus de la ligne du regard : « Fixez ces deux doigts, et ne pensez qu’à ce calme qui vient. »
- Les signes. Décrivez-les un par un, un peu avant qu’ils n’apparaissent : « Les yeux se fatiguent… les paupières s’alourdissent… vous clignez… les yeux peuvent se mouiller… la vue devient floue… » Ratifiez chaque signe que vous observez : « voilà… c’est ça… »
- La fermeture. « Et quand elles seront assez lourdes, les paupières se fermeront d’elles-mêmes. » Si elles ne se ferment pas en deux ou trois minutes, abaissez lentement vos doigts, puis la main, en suggérant que les yeux les suivent et se ferment.
- Le sommeil hypnotique. Voix plus basse, rythme plus lent, formules répétées : « lourdeur dans les bras… dans les jambes… le corps immobile… tranquille… de plus en plus profondément… »
- La catalepsie. Soulevez doucement un bras, en annonçant qu’il reste en l’air tout seul. S’il reste : ratifiez. S’il retombe : « très bien, il est lourd, laissez-le lourd », et continuez.
Comptez deux à dix minutes selon la personne. Et observez surtout ce que cette induction vous apprend sur elle : celle qui ferme les yeux à la première phrase et celle qui résiste huit minutes ne vous demandent pas la même chose pour la suite.
Pour aller plus loin
Les inductions historiques (Bernheim, Freud, Erickson) forment un chapitre de notre manuel Apprendre l’hypnose thérapeutique (à paraître), et sont pratiquées dès le premier module de notre formation de praticien en hypnose ericksonienne.
À lire aussi :
- L’induction de James Braid, l’inventeur du mot « hypnose »
- L’abbé Faria et le sommeil lucide
- La technique d’hypnose clinique de Freud, élève de Bernheim
- Aux sources de la psychothérapie
Références. Bernheim, H. (1884), De la suggestion dans l’état hypnotique et dans l’état de veille, Doin, Paris (domaine public, consultable sur Gallica) ; Bernheim, H. (1886), De la suggestion et de ses applications à la thérapeutique, Doin ; Carroy, J. (1991), Hypnose, suggestion et psychologie. L’invention de sujets, PUF ; Ellenberger, H. F. (1970), Histoire de la découverte de l’inconscient, Fayard.
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