Avons-nous des “Clients” ou des “Patients” ?

Dit-on « client » ou « patient » ? La question revient sans cesse sur les forums de praticiens, et elle déclenche des débats étonnamment vifs. Les uns trouvent « client » mercantile, les autres trouvent « patient » médical et passif. Nous avons tranché depuis longtemps, et nous ne l’avons pas fait par hasard : la réponse nous vient d’un psychologue américain qui a changé, dans les années 1950, la manière dont on écoute quelqu’un. Voici ce que Carl Rogers a à nous dire, et pourquoi son approche centrée sur la personne a tant à voir avec l’hypnose ericksonienne.

Client ou patient ? Ce que Carl Rogers apporte au praticien en hypnose

Carl Rogers, fondateur de l'approche centrée sur la personne

Le cadre légal tranche déjà en partie

Rappelons d’abord l’évidence : un praticien en hypnose n’est ni médecin, ni psychologue, ni psychothérapeute (titre réservé en France depuis 2010). Il ne pose pas de diagnostic, ne soigne pas de maladie, ne prescrit rien. Or le mot « patient » appartient au vocabulaire du soin : un patient est une personne prise en charge par un professionnel de santé. L’employer, pour nous, c’est entretenir une confusion que le cadre légal nous demande justement d’éviter. Mais l’argument juridique n’est pas le plus intéressant. Remontons un peu dans le temps.

Qui était Carl Rogers ?

Carl Rogers (1902-1987) est l’un des psychologues les plus influents du XXe siècle, et le père de ce qu’on appelle l’approche centrée sur la personne. À une époque où la psychologie était partagée entre la psychanalyse, qui interprète, et le behaviorisme, qui conditionne, il a proposé une troisième voie : faire confiance à la personne. Pour Rogers, chaque être humain possède une tendance innée à se développer, à aller vers le mieux, dès lors qu’il bénéficie d’un climat relationnel favorable. Le travail du thérapeute n’est donc pas de réparer, mais de créer les conditions pour que ce mouvement, entravé, reprenne.

Rogers a aussi été un chercheur. Il est le premier à avoir enregistré ses séances pour les étudier, le premier à avoir mesuré les résultats de la psychothérapie, et l’un des premiers à instaurer la supervision des praticiens. Et il a fait quelque chose qui nous concerne directement : en affirmant que les qualités humaines du thérapeute comptent davantage que ses diplômes, il a ouvert la relation d’aide, le counseling, à des professionnels non médecins. Sans lui, le métier de praticien en hypnose tel que nous l’exerçons n’aurait sans doute pas de place. Sa méthode, dite « non directive », a connu un succès immense dans les années 1960, et son influence déborde la thérapie : l’écoute active en entreprise, la médiation, l’enseignement lui doivent beaucoup.

Pourquoi Rogers a remplacé « patient » par « client »

Le choix du mot « client » n’avait rien de commercial. Rogers voulait souligner que la personne qui vient consulter est active, responsable, et qu’elle est la seule à savoir ce qui est bon pour elle. Le patient subit un traitement ; le client vient chercher un service et reste maître de sa démarche. Le thérapeute ne peut pas se substituer à lui : il n’impose rien, n’interprète pas, il accompagne. Un mot qui, à l’époque, était presque une provocation, et qui dit en réalité une position éthique, celle qui fait de la personne l’experte de sa propre vie.

Les trois attitudes du thérapeute

Il n’y a pas, chez Rogers, de protocole. Il y a une relation, dont il a défini les trois conditions nécessaires, qu’il appelait les attitudes du thérapeute.

La congruence. Le thérapeute est authentique : ce qu’il ressent, ce dont il est conscient et ce qu’il exprime coïncident. Pas de masque professionnel, pas de neutralité jouée. Cette authenticité invite la personne à baisser, elle aussi, ses défenses.

La compréhension empathique. Le thérapeute cherche à voir le monde depuis la place de l’autre, à entrer dans son univers et ses sentiments, tout en restant lui-même. Se sentir compris, pour quelqu’un qui souffre, change déjà quelque chose, et on le voit souvent dès le premier entretien.

Le regard positif inconditionnel. Le thérapeute accueille la personne sans jugement, quoi qu’elle dise ou vive. Pour Rogers, la plupart des difficultés psychologiques viennent de ce que nous avons rarement reçu une telle acceptation dans l’enfance : nous avons appris à être aimés sous conditions, et nous nous sommes construits pour plaire, au prix de nos propres désirs. L’acceptation inconditionnelle offre, parfois pour la première fois, l’expérience inverse.

Confiance, authenticité, empathie, acceptation : l’approche tient à peu près dans ces quatre mots, et la personne, dans ce climat, guide elle-même son évolution.

Ce que cela change en hypnose

Vous aurez remarqué les parentés avec Erickson. Le principe d’utilisation, qui prend tout ce que la personne apporte comme matériau et jamais comme obstacle, est une forme d’acceptation inconditionnelle. L’idée que la personne possède en elle toutes les ressources nécessaires rejoint la tendance actualisante de Rogers. Et la permissivité ericksonienne, « vous pouvez… », « peut-être que… », est la non-directivité appliquée au langage de la transe.

Mais Rogers nous apporte aussi quelque chose que l’hypnose, prise seule, peut oublier : la qualité de la relation passe avant la technique. On peut connaître cent inductions et rater une séance faute d’avoir écouté. À l’inverse, nous l’observons chaque année en formation, un stagiaire qui n’a que deux techniques mais une présence congruente et chaleureuse obtient des transes profondes et des changements. Les trois attitudes de Rogers sont la description la plus précise que nous connaissions de ce que nous appelons la posture du praticien, cette manière d’être qui fait que la personne se sent en sécurité et peut, enfin, lâcher prise. C’est pourquoi, dans notre formation de praticien, la posture s’apprend avant les inductions, et pas après.

Il y a enfin une convergence étonnante avec ce que nous savons de l’attachement. Le climat que décrit Rogers, disponible, prévisible, sans jugement, est celui d’une figure d’attachement sécurisante. Et c’est dans cette sécurité que la transe devient possible, puisqu’on ne lâche prise qu’auprès de quelqu’un en qui on a confiance.

Notre réponse

Alors, client ou patient ? Pour nous, hypnothérapeutes, praticiens en hypnose, hypnologues ou simples hypnotiseurs, la réponse est claire et nous l’assumons sans complexe : nous avons des clients. Non pas parce que nous vendons quelque chose, mais parce que la personne qui vient nous voir est active, responsable et compétente sur sa propre vie, et parce que ce mot nous distingue nettement de toute pratique médicale ou psychologique. Notre accompagnement est orienté solutions, à la manière d’Erickson, et centré sur la personne, à la manière de Rogers, et les deux vont très bien ensemble.

La posture du praticien, les attitudes rogériennes et leur lien avec l’alliance thérapeutique ouvrent notre manuel Apprendre l’hypnose thérapeutique (à paraître). Pour ceux qui veulent approfondir la dimension relationnelle de l’accompagnement, notre formation de psychopraticien en régulation émotionnelle y consacre une large place.

À lire aussi : Théorie de l’attachement et hypnothérapie · L’hypnose est-elle de la manipulation ? · Le cadre légal du praticien en hypnose · Aux sources de la psychothérapie

Sources. Rogers, C. R. (1951), Client-Centered Therapy, Houghton Mifflin ; Rogers, C. R. (1957), « The necessary and sufficient conditions of therapeutic personality change », Journal of Consulting Psychology, 21(2), 95-103 ; Rogers, C. R. (1961), Le développement de la personne, Dunod ; Rogers, C. R. et Kinget, G. M. (1962), Psychothérapie et relations humaines, Nauwelaerts.

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Un commentaire

  1. Sachant qu en tant qu infirmière on nous apprend que patient dans le dico veut dire personne qui souffre en silence et donc que nous avons des clients puisque même si l on travaille en hôpital on reste rémunéré par eux (de façon indirecte).

    Mais pour moi je n ai pas de client ni de patient d ailleurs car le terme ne me convient pas.

    Donc le débat reste ouvert mais client beurk 😉

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