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Freud et l’hypnose clinique (1891) : technique, protocole et conseils aux praticiens

On présente volontiers Freud comme celui qui a abandonné l’hypnose. On oublie qu’il l’a d’abord pratiquée pendant une dizaine d’années, avec conviction, et qu’il en a laissé l’une des descriptions techniques les plus complètes de son époque. En 1891, pour un dictionnaire médical, il rédige un article de synthèse sur l’hypnose : le cadre, l’induction pas à pas, les suggestions, les échecs, et des conseils aux médecins qui pourraient figurer tels quels dans un manuel d’aujourd’hui. Cet article en propose un résumé commenté, puis le texte intégral.

Freud et l’hypnose clinique : technique, conseils, protocole et utilisation de l’hypnose par Sigmund Freud

Sigmund Freud et l'hypnose clinique

Sommaire

Freud hypnotiseur : dix ans de pratique

Formé auprès de Charcot à la Salpêtrière en 1885-1886, Freud se rend ensuite à Nancy, en 1889, pour observer Liébeault et Bernheim, dont il traduit l’ouvrage sur la suggestion. Il pratique l’hypnose dans son cabinet viennois jusque vers 1896, d’abord pour la suggestion directe des symptômes, puis pour la « méthode cathartique » mise au point avec Breuer, où la transe sert à retrouver l’origine du symptôme. C’est de là, et des limites qu’il y rencontre, que naîtront la libre association et la psychanalyse. Mais en 1891, quand il écrit cet article, Freud est un hypnotiseur convaincu, et un clinicien méticuleux.

Le cadre de la séance

Le patient est assis dans un fauteuil confortable, dans une pièce assombrie et silencieuse. On lui demande de rester attentif et de ne pas parler, car parler empêcherait l’endormissement. Les vêtements serrés sont desserrés. Les tierces personnes sont placées hors de sa vue. Et Freud pose d’emblée le bon contrat : il n’exige pas la foi du patient, simplement son attention. Cent trente ans plus tard, c’est encore ce que nous disons dans nos pré-talks : vous n’avez rien à croire, seulement à observer ce qui se passe.

La procédure d’induction

Le médecin s’assoit face au patient et lui demande de fixer deux doigts de sa main droite, en observant les sensations qui apparaissent. Au bout d’une minute environ, il décrit les signes du sommeil comme s’ils se produisaient déjà : visage figé, respiration plus profonde, calme, paupières lourdes, clignements, vue brouillée, déglutition, puis fermeture des yeux. Les suggestions s’enchaînent rapidement et énergiquement, pour que le patient n’ait pas le temps de réfléchir et de douter.

Freud le dit lui-même : ces suggestions ne font que reprendre les signes qui apparaissent naturellement pendant la fixation, comme Braid l’avait montré. Autrement dit, il décrit ce qui va se passer de toute façon, juste avant que cela n’arrive. C’est le même principe que chez Bernheim, et c’est ce que nous appelons aujourd’hui les affirmations vérifiables.

Les yeux doivent se fermer en deux à quatre minutes. Sinon, le médecin les ferme lui-même, calmement, sans montrer ni surprise ni déception. Ce détail dit beaucoup : la posture du praticien ne doit jamais trahir qu’un « échec » vient d’avoir lieu, parce qu’aux yeux de Freud il n’y en a pas eu.

Le moment décisif : les yeux fermés, deux issues

Le patient reste calme. On teste la catalepsie en soulevant un bras, on donne la suggestion thérapeutique, on réveille à l’heure dite. Au réveil, soit il a tout oublié (c’est le somnambulisme, l’état le plus profond), soit il se souvient et décrit ses sensations. Un sourire au réveil n’est pas une raison de s’agacer.

Le patient se sent dupé, ouvre les yeux et déclare qu’il ne dort pas. Le médecin expérimenté garde son calme, referme les yeux, rappelle la promesse de rester tranquille, et explique que l’influence est là même sans sommeil. Le patient se calme généralement, et les signes physiques apparaissent au fil des séances. Freud reconnaît avec une belle honnêteté que, dans bien des cas, on ne sait pas vraiment si une hypnose a eu lieu, et que cela n’empêche pas la suggestion d’agir. Nous le constatons chaque semaine : la personne qui sort de séance en disant « je n’ai rien senti » revient souvent la semaine suivante en disant « c’est bizarre, ça a changé ».

Les suggestions thérapeutiques

La forme de base, chez Freud, est directe : nier fermement la douleur dont on se plaint, assurer que le patient peut faire telle chose, ou ordonner un acte. Forme plus puissante : lier la guérison attendue à une action pendant la transe, par exemple presser l’endroit douloureux en affirmant que la douleur a disparu. Pour approfondir : de longues passes sur le visage et le corps, une sensation constante sur laquelle fixer l’attention, des images associées au sommeil.

Mais Freud insiste sur un point qui le distingue des hypnotiseurs de son temps : il faut expliquer au patient la nature de ses suggestions et de ses symptômes, parce que le patient est un être pensant et critique, pas un automate. Il distingue aussi les suggestions immédiates, qui conviennent aux paralysies et aux contractures, des suggestions post-hypnotiques, à délai de plusieurs heures ou d’une nuit, qui conviennent aux plaintes persistantes, « parce que les impressions psychiques ont besoin de temps pour produire un changement physique ». Et chaque suggestion doit être délivrée avec décision : ne jamais laisser affleurer le doute.

Échecs, résistance et lassitude

Après trois à six essais sans aucun signe, on arrête. On n’impose jamais l’hypnose ; si la résistance est forte, on laisse tomber et on attend que le patient se soit familiarisé avec l’idée par d’autres voies. Les patients indifférents ou sceptiques, mais non craintifs, conviennent très bien : c’est la peur, pas le scepticisme, qui empêche la transe.

Freud note aussi un écueil que tout praticien reconnaîtra : les longs traitements fatiguent le médecin et le patient plus vite que d’autres méthodes. Sa réponse est de varier constamment la suggestion, la démonstration et le procédé. Rien ne tue une hypnothérapie comme la routine, pour l’un comme pour l’autre.

Les conseils aux praticiens

Ils n’ont pas pris une ride, et nous les donnons encore, presque mot pour mot, à nos stagiaires.

  • Apprendre la technique auprès d’un maître et pratiquer beaucoup : quelques réussites isolées ne suffisent pas.
  • Aborder chaque séance avec sérieux et conviction. Un praticien sceptique ou gêné devrait laisser l’hypnose à d’autres : le patient perçoit tout.
  • Ne pas hypnotiser d’emblée : gagner d’abord la confiance, laisser tomber la résistance critique.
  • Laisser le patient observer des hypnoses réussies chez d’autres, comme dans les cliniques de Liébeault et de Bernheim. C’est la preuve sociale, un siècle avant Bandura, et Erickson en fera un usage systématique dans ses démonstrations.
  • Éviter d’hypnotiser devant des proches : cela perturbe le patient et prête à des accusations.
  • Rassurer : la peur d’un danger est une source fréquente de résistance.

Relisez maintenant l’induction de Freud à la lumière de celle d’Elman : fixation, description des signes, fermeture des yeux, test de catalepsie, approfondissement, suggestion, réveil. Et relisez ses conseils à la lumière d’Erickson : gagner la confiance d’abord, respecter la résistance, expliquer au patient. La technique change, la structure reste. C’est rassurant.

Ce que Freud pensait de l’hypnose

En 1891, Freud place l’hypnose au-dessus des autres méthodes pour les maladies nerveuses. Il réfute le reproche, déjà courant, qu’elle n’agirait que sur les symptômes : pour les troubles d’origine psychique, écrit-il, la suggestion peut constituer une thérapie causale. Et il balaie les « grands dangers » qu’on lui prête, avec des arguments que nous reprenons dans à propos des dangers de l’hypnose. Qu’il ait plus tard abandonné la technique, pour des raisons qui tiennent autant à ses propres limites d’hypnotiseur qu’à l’évolution de sa théorie, n’enlève rien à la valeur de ce texte : c’est le témoignage d’un grand clinicien sur un outil qu’il a longuement pratiqué.

Annexe : le texte intégral de Freud (1891), nouvelle traduction

Procédure d'induction hypnotique selon Freud, 1891

Voici l’article « Hypnose » tel que Freud l’a rédigé pour le Therapeutisches Lexikon d’Anton Bum (Vienne, Urban & Schwarzenberg, 1891, colonnes 724-732). L’original allemand est dans le domaine public ; il est consultable sur archive.org, et nous en avons relu la numérisation : télécharger le texte original allemand (PDF). La traduction ci-dessous a été établie pour ce site à partir de ce texte ; les abréviations de l’original (« H. » pour Hypnose) sont développées, et les sous-titres entre crochets sont de nous.

[Ce qu’exige la pratique de l’hypnose]

Ce serait une erreur de croire qu’il est très facile d’employer l’hypnose à des fins thérapeutiques. La technique de l’hypnotisation est au contraire un acte médical aussi difficile que n’importe quel autre. Le médecin qui veut hypnotiser devrait l’avoir appris auprès d’un maître en la matière, et il lui faudra encore, même alors, beaucoup d’exercice personnel pour obtenir des succès autrement que dans quelques cas isolés. Devenu un hypnotiseur expérimenté, il abordera la chose avec le sérieux et la résolution qui naissent de la conscience d’entreprendre quelque chose d’utile, et parfois de nécessaire. Le souvenir de tant de guérisons obtenues par l’hypnose donnera à son attitude envers le malade une assurance qui ne manquera pas de faire naître, chez celui-ci aussi, l’attente d’un nouveau succès.

Celui qui se met à hypnotiser à demi incrédule, qui se trouve lui-même un peu ridicule en le faisant, et qui laisse voir par son expression, sa voix et ses gestes qu’il n’attend rien de la tentative, n’aura aucune raison de s’étonner de ses échecs. Il ferait mieux de laisser cette méthode à d’autres médecins, capables de la pratiquer sans se sentir diminués dans leur dignité professionnelle, parce que l’expérience et la lecture les ont convaincus de la réalité et de l’importance de l’influence hypnotique.

[Ne jamais imposer l’hypnose ; la foi n’est pas nécessaire]

On se fera une règle de ne jamais chercher à imposer le traitement hypnotique à un malade. Il court dans le public un préjugé, soutenu même par des médecins éminents mais incompétents sur ce point, selon lequel l’hypnose serait une intervention dangereuse. Si l’on voulait forcer l’hypnose chez une personne qui ajoute foi à cette affirmation, on serait probablement dérangé au bout de quelques minutes par des incidents fâcheux, nés de l’angoisse du malade et du sentiment pénible d’être dominé, mais que l’on tiendrait à coup sûr pour des conséquences de l’hypnose. Là où se manifeste une vive résistance à l’idée d’être hypnotisé, on renoncera donc à cette méthode, et l’on attendra que le malade, sous l’influence d’autres informations, se soit familiarisé avec cette idée. En revanche, il n’est pas du tout défavorable qu’un malade déclare ne pas avoir peur de l’hypnose, mais ne pas y croire, ou ne pas croire qu’elle puisse lui être utile. On lui répond alors : « Je ne vous demande pas votre foi, seulement votre attention, et un peu de docilité pour commencer », et l’on trouve le plus souvent dans cette disposition indifférente du malade un excellent appui.

Il faut d’ailleurs affirmer qu’il existe des personnes que leur bonne volonté même, et leur désir d’être hypnotisées, empêchent d’entrer en hypnose. Cela ne cadre pas avec l’opinion courante selon laquelle il faudrait « croire » pour être hypnotisé, mais c’est pourtant ainsi. On peut en général partir du principe que tous les êtres humains sont hypnotisables ; simplement, chaque médecin rencontrera un certain nombre de personnes qu’il ne parviendra pas à hypnotiser dans les conditions de ses essais, souvent sans pouvoir dire à quoi tient l’échec. Il arrive qu’un procédé réussisse aisément ce qui semblait impossible avec un autre, et il en va de même d’un médecin à l’autre. On ne sait donc jamais d’avance si un malade pourra être hypnotisé ou non, et l’on n’a pas d’autre moyen de le savoir que d’essayer. On n’a pas réussi jusqu’ici à mettre l’aptitude à l’hypnose en relation avec une autre caractéristique de l’individu. Une seule chose est exacte : les malades mentaux et les dégénérés ne sont le plus souvent pas hypnotisables, les neurasthéniques très difficilement ; il est faux, en revanche, que les hystériques ne se prêtent pas à l’hypnose. C’est précisément chez eux que l’hypnose survient à la suite d’interventions purement physiologiques, avec tous les signes d’un état corporel particulier.

Il est important de se faire une idée provisoire de la personnalité psychique du malade que l’on veut soumettre à l’hypnose, mais on ne peut poser à ce sujet aucune règle générale. Il est évident, en tout cas, qu’il n’est pas avantageux de commencer un traitement médical par l’hypnose, et qu’on fait mieux de gagner d’abord la confiance du malade, et de laisser s’émousser sa méfiance et son esprit critique. Celui qui jouit d’une grande réputation comme médecin ou comme hypnotiseur peut, il est vrai, se passer de cette préparation.

[Les indications]

Contre quelles maladies employer l’hypnose ? Les indications sont ici plus difficiles à établir que pour d’autres méthodes, car la réaction individuelle joue, dans la thérapie hypnotique, un rôle presque aussi grand que la nature de la maladie à combattre. En général, on évitera de traiter par l’hypnose des symptômes qui ont un fondement organique, et l’on réservera cette méthode aux troubles nerveux purement fonctionnels, aux affections d’origine psychique, aux habitudes toxiques et autres. On constatera cependant que bien des symptômes de maladies organiques sont accessibles à l’hypnose, et que l’altération organique peut subsister sans le trouble fonctionnel qui en découle. Vu l’aversion qui règne actuellement contre le traitement hypnotique, on en vient rarement à employer l’hypnose autrement qu’après l’échec de toutes les autres thérapies. Cela a du bon : on apprend ainsi quel est le champ d’action propre de l’hypnose. On peut naturellement hypnotiser aussi à des fins de diagnostic différentiel, par exemple lorsqu’on se demande si certains symptômes relèvent de l’hystérie ou d’une maladie nerveuse organique. Mais cette épreuve n’a quelque valeur qu’en cas de résultat favorable.

[Seul à seul, ou en présence d’un tiers ?]

Une fois que l’on connaît son malade et que le diagnostic est posé, se pose la question de savoir si l’on pratiquera l’hypnose en tête-à-tête ou en présence d’une personne de confiance. Cette précaution serait souhaitable, autant pour protéger les malades contre un abus de l’hypnose que pour protéger le médecin contre l’accusation d’un tel abus. Et l’un comme l’autre se sont produits ! Mais elle ne peut être appliquée de façon générale. La présence d’une amie, du mari ou d’un proche gêne souvent la malade de façon considérable et diminue nettement l’influence du médecin ; de plus, le contenu de la suggestion à donner pendant l’hypnose ne se prête pas toujours à être communiqué à des personnes de l’entourage. Faire appel à un second médecin n’aurait pas cet inconvénient, mais compliquerait tellement la conduite du traitement qu’elle deviendrait impossible dans la plupart des cas. Comme ce qui importe avant tout au médecin est d’être utile par l’hypnose, il renoncera le plus souvent à la présence d’un tiers, et ajoutera le danger évoqué plus haut à tous ceux qui sont inhérents à l’exercice de la profession. La malade, elle, se protégera en ne se laissant hypnotiser par aucun médecin qui ne lui paraisse pas digne de la plus entière confiance.

[Voir d’autres personnes en hypnose]

En revanche, il est de grande valeur que la personne à hypnotiser voie d’autres personnes en hypnose, qu’elle apprenne par imitation comment se comporter, et qu’elle sache par d’autres en quoi consistent les sensations de l’état hypnotique. À la clinique de Bernheim et au dispensaire de Liébeault, à Nancy, où tout médecin peut aller s’instruire des effets dont l’influence hypnotique est capable, on ne pratique jamais une hypnose en tête-à-tête. Chaque malade qui se présente pour sa première séance regarde un moment comment les patients plus anciens s’endorment, obéissent pendant l’hypnose, et reconnaissent au réveil la disparition de leurs symptômes. Il entre par là dans un état de disponibilité psychique qui le fait, à son tour, sombrer dans une hypnose profonde dès que vient son tour. L’inconvénient de ce procédé est que les maux de chacun sont discutés devant une large assistance, ce qui ne conviendrait pas aux malades des classes aisées. Un médecin qui veut guérir par l’hypnose ne devrait pourtant pas renoncer à ce puissant auxiliaire et, chaque fois que c’est possible, faire assister la personne à hypnotiser à un ou plusieurs essais réussis.

[La procédure d’induction]

Si l’on ne peut pas compter sur le fait que le malade s’hypnotisera lui-même par imitation dès qu’on lui en donnera le signal, on a le choix entre différents procédés pour le mettre en hypnose, qui ont tous en commun de rappeler l’endormissement par certaines sensations corporelles. On procède de préférence ainsi : on installe le malade dans un fauteuil confortable, on le prie d’être très attentif et de ne plus parler désormais, car il s’empêcherait de s’endormir en parlant. Les vêtements qui pourraient gêner sont desserrés, les personnes présentes sont placées dans un coin de la pièce d’où le malade ne peut les voir. On assombrit la pièce, on veille au silence. Après ces préparatifs, on s’assoit en face du patient et on l’invite à fixer deux doigts de la main droite du médecin, en prêtant bien attention aux sensations qui vont se développer.

Après très peu de temps, une minute environ, on commence à persuader le patient qu’il éprouve les sensations de l’endormissement, par exemple : « Je vois bien que, chez vous, cela va vite ; votre visage a déjà pris une expression figée, votre respiration s’est approfondie, vous êtes devenu tout à fait calme, vos paupières sont lourdes, vos yeux clignent, vous ne voyez plus distinctement, vous allez bientôt devoir avaler, puis vos yeux se fermeront et vous dormirez. » Avec de tels propos, on est déjà en plein dans ce qu’on appelle « suggérer », du nom que l’on donne aux paroles de persuasion pendant l’hypnose. Mais on ne suggère que des sensations et des processus moteurs qui se produisent spontanément au cours de l’endormissement hypnotique. On peut s’en convaincre lorsqu’on a devant soi une personne que la seule fixation suffit à mettre en hypnose (méthode de Braid), chez qui la fatigue des yeux, sous l’effet d’une attention tendue et détournée de toute autre impression, amène l’état semblable au sommeil. Son visage prend d’abord une expression figée, sa respiration s’approfondit, ses yeux s’humidifient et clignent à plusieurs reprises, un ou plusieurs mouvements de déglutition surviennent, enfin les globes oculaires se tournent vers le haut et vers l’intérieur, les paupières s’abaissent, et l’hypnose est là. Le nombre de ces personnes est très important ; si l’on s’aperçoit qu’on en a une devant soi, on fera bien de se taire, ou de n’aider que de temps en temps par une suggestion. Sinon, on ne ferait que déranger la personne qui s’hypnotise elle-même et, si l’ordre des suggestions ne correspond pas au déroulement réel de ses sensations, on éveillerait sa contradiction.

En général, cependant, il est avantageux de ne pas attendre le développement spontané de l’hypnose, mais de la favoriser par des suggestions. À condition qu’elles soient données avec énergie et en succession rapide. Le patient ne doit pour ainsi dire pas avoir le temps de reprendre ses esprits, ni de vérifier si ce qu’on lui dit est bien exact. Il ne faut pas plus de deux à quatre minutes pour obtenir la fermeture des yeux ; s’ils ne se sont pas fermés spontanément, on les ferme soi-même, sans se montrer étonné ni contrarié de l’absence de fermeture spontanée. Si les yeux restent alors fermés, on a le plus souvent atteint un certain degré d’influence hypnotique. C’est là le moment décisif pour toute la suite.

[Deux possibilités]

L’une de deux choses s’est en effet produite. Ou bien le patient a vraiment été mis en hypnose par la fixation et l’écoute des suggestions ; il reste alors calme après la fermeture des yeux ; on vérifie éventuellement la catalepsie, on lui donne la suggestion que réclame son mal, et on le réveille en temps voulu. Après le réveil, soit il est amnésique, c’est-à-dire qu’il a été « somnambule » pendant l’hypnose, soit il a gardé le souvenir complet et renseigne sur ses sensations pendant l’hypnose. Il n’est pas rare qu’un sourire paraisse sur ses traits après qu’on lui a fermé les yeux. Cela ne devrait pas irriter le médecin ; cela signifie seulement, en règle générale, que l’hypnotisé est encore capable de juger son état et le trouve étrange, comique.

Ou bien il n’y a eu aucune influence, ou seulement une influence très faible, tandis que le médecin se comportait comme s’il avait devant lui une hypnose réussie. Qu’on se représente alors l’état d’esprit du patient. Au début des préparatifs, il a promis de rester calme, de ne plus parler, de ne donner aucun signe d’approbation ni de contradiction ; il s’aperçoit maintenant que, sur la foi de cette promesse, on lui fait croire qu’il est hypnotisé ; il s’en irrite, se sent mal à l’aise de ne pouvoir le dire, craint aussi que le médecin ne donne trop tôt la suggestion, parce qu’il le croit hypnotisé avant qu’il ne le soit. Et l’expérience montre qu’il ne tient pas le pacte conclu avec lui s’il n’est pas réellement hypnotisé. Il ouvre les yeux et dit, le plus souvent avec humeur : « Mais je ne dors pas du tout. » Le débutant considérerait alors l’hypnose comme perdue ; l’homme exercé ne perd pas contenance. Il répond, sans la moindre irritation, en lui refermant les yeux : « Restez calme, vous avez promis de ne rien dire. Je sais bien que vous ne « dormez » pas. Vous n’en avez d’ailleurs pas besoin. À quoi cela servirait-il que je vous endorme simplement ? Vous ne me comprendriez pas quand je vous parle. Vous ne dormez pas, mais vous êtes hypnotisé, vous êtes sous mon influence ; ce que je vous dis maintenant fera sur vous une impression particulière et vous sera utile. » Après cette explication, le malade se calme d’ordinaire ; on lui donne la suggestion, on s’épargne pour le moment de chercher les signes corporels de l’hypnose, et l’on verra le plus souvent, après plusieurs répétitions de cette prétendue hypnose, apparaître aussi quelques-uns des phénomènes somatiques qui la caractérisent.

Dans bien des cas de ce genre, on ne saura jamais si l’état que l’on a provoqué mérite le nom d’hypnose. Mais on aurait tort de vouloir réserver la suggestion aux seuls cas où le patient devient somnambule ou tombe dans un degré profond d’hypnose. On peut, dans ces cas qui n’ont de l’hypnose que l’apparence, obtenir les succès thérapeutiques les plus étonnants, que la « suggestion à l’état de veille » ne permet pas d’atteindre. Il doit donc bien s’agir, là aussi, d’une hypnose, qui n’a certes d’autre fin que l’effet de la suggestion obtenu en elle.

Mais si, après des essais répétés (trois à six), on n’a obtenu ni une amorce de succès ni l’un des signes somatiques de l’hypnose, on abandonnera la tentative. Bernheim et d’autres ont distingué plusieurs degrés d’hypnose, dont la classification a peu de valeur pour le praticien. Une seule chose est d’importance décisive : que le malade soit devenu somnambule ou non, c’est-à-dire que l’état de conscience créé dans l’hypnose se détache si nettement de l’état ordinaire qu’au réveil le souvenir de ce qui s’est passé pendant l’hypnose fait défaut. Dans ces cas, le médecin peut contredire les douleurs ou les autres symptômes réellement présents avec une résolution qu’il n’atteint pas, en règle générale, lorsqu’il sait que le malade lui dira quelques minutes plus tard : « Quand vous avez dit que je n’avais plus de douleurs, je les avais quand même, et je les ai encore. » L’effort de l’hypnotiseur tend à s’épargner de telles contradictions, qui ne peuvent qu’ébranler son autorité. Il serait donc de la plus grande importance pour la thérapie de posséder un procédé permettant de mettre n’importe qui en somnambulisme. Malheureusement, il n’existe pas. Le principal défaut de la thérapie hypnotique est de ne pas être dosable. Le degré d’hypnose que l’on peut atteindre ne dépend pas du procédé du médecin, mais de la réaction fortuite du patient. Il est également très difficile d’approfondir l’hypnose dans laquelle un malade tombe ; cela se produit cependant, en règle générale, par la répétition fréquente des séances.

[D’autres procédés]

Si l’on n’est pas satisfait de l’hypnose obtenue, on cherchera, lors des répétitions, d’autres méthodes, qui agissent souvent plus fortement, ou qui agissent encore quand l’influence du premier procédé s’est affaiblie. En voici : passer les deux mains, pendant cinq à dix minutes sans interruption, sur le visage et le corps du patient, ce qui a un effet remarquablement calmant et assoupissant ; suggérer pendant le passage d’un faible courant galvanique, qui provoque une sensation gustative nette (l’anode en large bandeau sur le front, la cathode en bracelet autour du poignet), l’impression d’être attaché et la sensation galvanique contribuant alors notablement à l’hypnose. On peut inventer à volonté des procédés analogues, pourvu qu’on garde en vue le but : éveiller par association d’idées l’image de l’endormissement, et fixer l’attention par une sensation constante.

[La suggestion thérapeutique]

La valeur curative propre de l’hypnose réside dans la suggestion que l’on donne pendant celle-ci. Cette suggestion consiste à nier énergiquement les maux dont le malade s’est plaint, ou à l’assurer qu’il peut faire quelque chose, ou à lui ordonner de le faire. Il est bien plus efficace que la simple assurance ou la simple négation de lier la guérison attendue à une action ou à une intervention pendant l’hypnose, par exemple : « Vous n’avez plus de douleur à cet endroit, j’appuie dessus et la douleur est partie. » Passer la main et appuyer sur la partie malade du corps pendant l’hypnose est d’ailleurs un excellent soutien de la suggestion parlée. On ne s’épargnera pas non plus d’expliquer à l’hypnotisé la nature de ses maux, de justifier devant lui leur disparition, et ainsi de suite, car on n’a le plus souvent pas devant soi un automate psychique, mais un être doué de critique et de jugement, sur lequel on est seulement en mesure de faire plus d’impression que dans son état de veille. Dans une hypnose imparfaite, on évitera de laisser parler le patient : cette manifestation motrice dissipe le sentiment d’engourdissement que l’hypnose lui garantit, et le réveille. Les personnes somnambules, on les laisse sans crainte parler, marcher, travailler, et l’on obtient l’influence psychique la plus étendue en les interrogeant, pendant l’hypnose, sur leurs symptômes et sur leur origine.

Par la suggestion, on demande soit un effet immédiat, en particulier dans le traitement des paralysies, des contractures et autres, soit un effet post-hypnotique, c’est-à-dire une action que l’on fixe à un moment déterminé après le réveil. Pour tous les maux tenaces, il est très avantageux d’intercaler une telle période d’attente (même une nuit entière) entre la suggestion et son accomplissement. L’observation des malades montre que les impressions psychiques ont besoin, en règle générale, d’un certain temps, un temps d’incubation, pour provoquer une modification corporelle (voir Névrose traumatique). On donnera chaque suggestion avec la plus grande résolution, car toute trace de doute est remarquée par l’hypnotisé et tournée en défaveur ; on ne laissera surgir aucune contradiction, et l’on se réclamera, si l’on y est autorisé, de son pouvoir de produire catalepsie, contractures, anesthésie et autres.

[Durée et réveil]

On réglera la durée d’une hypnose selon les besoins pratiques ; un séjour prolongé dans l’hypnose, jusqu’à plusieurs heures, n’est certainement pas défavorable au succès. Le réveil s’obtient par l’appel « C’est bon pour aujourd’hui » ou une formule semblable. On ne manquera pas, lors des premières hypnoses, d’assurer que l’on se réveillera sans mal de tête, gai et dispos. On peut pourtant observer que bien des personnes, même après des hypnoses légères, se réveillent avec une pesanteur de tête et de la fatigue lorsque l’hypnose a été trop courte. Elles n’ont, pour ainsi dire, pas fini de dormir.

[Profondeur, succès et lassitude]

La profondeur de l’hypnose n’est pas, dans tous les cas, en rapport direct avec son succès. On peut, dans les hypnoses les plus légères, provoquer de grands changements, et essuyer en revanche un échec dans le somnambulisme. Si le succès espéré ne survient pas après quelques hypnoses, un autre inconvénient de cette méthode apparaît. Alors qu’aucun malade n’a le droit de s’impatienter si la vingtième séance d’électricité ou la vingtième bouteille d’eau minérale ne lui a pas encore apporté la guérison, le médecin et le patient se fatiguent bien plus tôt dans le traitement hypnotique, par suite du contraste entre les suggestions tenues à dessein en rose et la grise réalité. Des malades intelligents peuvent ici encore faciliter la tâche du médecin, dès qu’ils ont compris que celui-ci joue en quelque sorte un rôle en donnant la suggestion, et qu’ils ont d’autant plus à y gagner qu’il nie plus énergiquement le mal. Dans tout traitement hypnotique prolongé, il faut soigneusement éviter la monotonie. Le médecin doit sans cesse inventer un nouveau point d’appui pour sa suggestion, une nouvelle preuve de son pouvoir, une nouvelle variante de la procédure. C’est là, pour lui qui doute peut-être intérieurement du succès, un effort considérable, et finalement épuisant.

[Ce que vaut l’hypnose]

Il ne fait aucun doute que le domaine de la thérapie hypnotique dépasse de loin celui des autres méthodes de traitement des maladies nerveuses. Le reproche selon lequel l’hypnose ne pourrait influencer que les symptômes, et pour peu de temps, est lui aussi injustifié. Si la thérapie hypnotique ne s’adresse qu’aux symptômes et non aux processus morbides, elle suit simplement la même voie que toutes les autres thérapies sont contraintes de prendre. Si l’hypnose a réussi, la persistance de la guérison dépend des mêmes facteurs que celle de toute guérison obtenue autrement. S’il s’agissait des séquelles d’un processus achevé, la guérison sera durable ; si les causes qui ont engendré les symptômes continuent d’agir avec une force intacte, la rechute est probable. En aucun cas l’emploi de l’hypnose n’exclut celui d’une autre thérapie, diététique, mécanique ou autre. Dans une série de cas, ceux où les manifestations morbides sont d’origine purement psychique, l’hypnose satisfait à toutes les exigences que l’on peut poser à une thérapie causale, et le fait d’interroger et de calmer le malade en hypnose profonde est alors le plus souvent couronné du plus brillant succès.

[Les prétendus dangers]

Tout ce qui a été dit et écrit sur les grands dangers de l’hypnose relève de la fable. Si l’on met à part l’abus de l’hypnose à des fins illicites, possibilité qui vaut pour tout autre moyen thérapeutique efficace, il reste tout au plus à tenir compte de la tendance de personnes gravement nerveuses à tomber spontanément en hypnose après des hypnoses répétées. Il est au pouvoir du médecin d’interdire aux malades ces hypnoses spontanées, qui ne devraient d’ailleurs survenir que chez des individus très réceptifs. Les personnes dont la réceptivité va jusqu’à pouvoir être hypnotisées contre leur gré, on les protège aussi de façon à peu près suffisante par la suggestion que seul leur médecin sera en mesure de les hypnotiser.

Sigmund Freud, 1891

Pour aller plus loin

Les inductions historiques (Bernheim, Freud, Erickson) et leur descendance moderne sont présentées dans notre manuel Apprendre l’hypnose thérapeutique (à paraître), et pratiquées dans notre formation de praticien en hypnose ericksonienne. La question de l’origine des symptômes, que Freud explorait sous hypnose, est au cœur du cursus de maître praticien, stratégies thérapeutiques et leviers de changement.

À lire aussi :

Références. Freud, S. (1891), « Hypnose », dans A. Bum (dir.), Therapeutisches Lexikon für praktische Ärzte, Urban & Schwarzenberg, Vienne, col. 724-732 (original en ligne sur archive.org) ; autre trad. fr. dans Résultats, idées, problèmes, t. 1, PUF, 1984 ; Freud, S. et Breuer, J. (1895), Études sur l’hystérie, PUF ; Bernheim, H. (1886), De la suggestion et de ses applications à la thérapeutique, traduit en allemand par Freud en 1888 ; Chertok, L. et de Saussure, R. (1973), Naissance du psychanalyste. De Mesmer à Freud, Payot ; Ellenberger, H. F. (1970), Histoire de la découverte de l’inconscient, Fayard.

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