Technique d’induction d’hypnose de James Braid
Revenir aux sources aide souvent à comprendre ce qu’on fait. En 1843, un chirurgien de Manchester publie la description d’une méthode qui tient en quelques lignes : un objet brillant, un regard fixe, des paupières qui se ferment. James Braid vient de forger le mot « hypnotisme », et sa technique est encore utilisée telle quelle, cent quatre-vingts ans plus tard. Voici son texte, passage par passage, avec ce qu’un praticien d’aujourd’hui peut en tirer. Vous verrez que Braid avait compris l’essentiel, la focalisation et le monoïdéisme, et qu’il lui manquait un mot : l’imaginaire.
La technique d’induction de James Braid : le texte original commenté
Sommaire
- Qui était James Braid ?
- L’objet brillant et la position des yeux
- Les pupilles et la fermeture des paupières
- La catalepsie et l’exaltation des sens
- Le courant d’air
- La note de Braid : prudence et guérisons
- Ce que Braid nous apprend aujourd’hui
- Pour continuer
Qui était James Braid ?
James Braid (1795-1860) est un chirurgien écossais installé à Manchester. En novembre 1841, il assiste en sceptique à une démonstration du magnétiseur suisse Charles Lafontaine, bien décidé à démasquer la supercherie. Il observe que le sujet est incapable d’ouvrir les yeux, et cela l’intrigue. Rentré chez lui, il reproduit l’état sur son entourage par la simple fixation d’un objet, sans passes ni fluide. Sa conclusion est neuve pour l’époque : le phénomène est réel, mais il ne vient pas du magnétiseur, il vient du système nerveux du sujet, par la concentration de l’attention. Il le nomme neuro-hypnotisme, puis hypnotisme, et décrit sa méthode en 1843 dans Neurypnology, traduit en français en 1883 sous le titre Neurypnologie : traité du sommeil nerveux ou hypnotisme. Il comprendra vite que ce n’est pas un sommeil et tentera de rebaptiser le phénomène « monoïdéisme », la concentration sur une seule idée. Le mot « hypnose » était déjà parti vivre sa vie.
L’objet brillant et la position des yeux
« Je vais maintenant exposer la méthode dont j’use pour provoquer les phénomènes.
Prenez un objet brillant quelconque (j’emploie habituellement mon porte-lancette) entre le pouce, l’index et le médius de la main gauche ; tenez-le à la distance de 25 à 45 cm des yeux, dans une position telle au-dessus du front que le plus grand effort soit nécessaire du côté des yeux et des paupières pour que le sujet regarde fixement l’objet.
Il faut faire entendre au patient qu’il doit tenir constamment les yeux fixés sur l’objet et l’esprit uniquement attaché à l’idée de ce seul objet. »
L’essentiel de la méthode est dans ces trois phrases. L’objet n’a aucune importance en lui-même, Braid le dit, « un objet brillant quelconque », et il utilise ce qu’il a dans la poche : son étui à lancettes. Ce qui compte, ce sont trois choses : la position au-dessus du front, qui force les yeux à se lever et fatigue vite les muscles oculaires ; la fixité du regard ; et surtout la dernière phrase, « l’esprit uniquement attaché à l’idée de ce seul objet ». C’est le monoïdéisme. Braid demande au corps de ne faire qu’une chose et à l’esprit de ne penser qu’à une chose, et c’est cette double focalisation qui fait l’induction. Dans notre induction standard, nous obtenons le même effet avec un point sur le mur ou sur la main.
Les pupilles et la fermeture des paupières
« On observera qu’à cause de l’action synergique des yeux, les pupilles se contracteront d’abord ; peu après elles commenceront à se dilater, et après s’être ainsi considérablement dilatées et avoir pris un nouveau mouvement de fluctuation, si les doigts indicateur et médian de la main droite, étendus et un peu séparés, sont portés de l’objet vers les yeux, il est très probable que les paupières se refermeront involontairement avec un mouvement vibratoire.
S’il n’en est pas ainsi, ou si le patient fait mouvoir les globes oculaires, demandez-lui de recommencer, en lui faisant entendre qu’il doit laisser les paupières tomber quand, de nouveau, vous porterez les doigts vers les yeux, mais que les globes oculaires doivent être maintenus dans la même position et l’esprit attaché à la seule idée de l’objet au-dessus des yeux.
Il arrivera, en général, que les yeux se fermeront avec un mouvement vibratoire, c’est-à-dire d’une façon spasmodique. »
Braid observe. C’est ce qui le distingue des magnétiseurs : il regarde ce qui se passe réellement et le décrit. La séquence des pupilles (contraction, puis dilatation, puis fluctuation) est exacte, et la dilatation est encore aujourd’hui l’un de nos signes de transe. Le geste des deux doigts qui descendent de l’objet vers les yeux est un levier : il donne au corps un mouvement à suivre, et les paupières suivent. Le « mouvement vibratoire » est intéressant : ce battement des paupières au moment de la fermeture est un signe fiable que la fermeture n’est pas volontaire, c’est ce que nous appelons le flutter. La deuxième tentative mérite aussi un mot : si ça ne marche pas, Braid ne force rien, il réexplique et recommence, en partant du principe que l’échec n’est qu’une consigne mal comprise (ce qui, en cabinet, est souvent le cas).
La catalepsie et l’exaltation des sens
« Après un intervalle de 10 ou 15 secondes, en soulevant doucement les bras et les jambes, on trouvera que le patient, s’il est fortement affecté, a une disposition à les garder dans la position où ils ont été placés.
S’il n’en est pas ainsi, demandez-lui, d’une voix douce, de maintenir les membres étendus ; de la sorte, le pouls ne tardera pas à s’accélérer beaucoup, et les membres, au bout de quelque temps, deviendront rigides et involontairement fixes. On trouvera aussi que, à part la vue, toutes les impressions des sens spéciaux, y compris les sensations de chaud et de froid, celle d’activité musculaire ou de résistance et certaines facultés mentales sont d’abord prodigieusement exaltées, comme il arrive dans les effets primitifs de l’opium, du vin ou de l’alcool. Toutefois après un certain moment, cette exaltation fonctionnelle est suivie d’une dépression beaucoup plus grande que la torpeur du sommeil naturel. »
Quinze secondes après la fermeture des yeux, Braid teste la catalepsie en soulevant un bras : s’il reste en place, la transe est là. Nous faisons la même chose. Et s’il ne reste pas, il le demande « d’une voix douce », et la demande suffit : c’est déjà de la suggestion, même si Braid ne l’appelle pas ainsi. Le passage sur l’exaltation des sens est précieux : il décrit une première phase où tout est amplifié (l’ouïe, le toucher, la sensibilité au chaud et au froid), avant la phase de « torpeur ». C’est ce que nous observons chez les personnes qui, en début de transe, entendent chaque bruit de la rue avec une netteté nouvelle, avant que tout ne s’éloigne. La comparaison avec l’opium et le vin est d’époque, mais l’observation est juste.
Le courant d’air
« Les sens spéciaux et les muscles peuvent passer instantanément, les uns de la plus profonde torpeur, les autres de la rigidité tonique à la condition opposée d’extrême mobilité et de sensibilité exaltée ; il suffit de diriger un courant d’air sur l’organe ou les organes que nous désirons exciter, ou les muscles que nous désirons rendre souples et qui avaient été dans un état cataleptique.
Par le seul repos, les sens rentreront dans leur premier état. Je me déclare absolument incapable d’expliquer le modus operandi du courant d’air qui produit des effets aussi extraordinaires, mais je n’ai aucune difficulté à reproduire ces mêmes effets par le même moyen, que le courant d’air soit produit par les lèvres, par un soufflet, par le mouvement de la main, ou par un objet inanimé quelconque. L’étendue et la soudaineté de cette transition sont telles qu’il faut les voir pour en admettre la possibilité. »
Voici le moment le plus touchant du texte. Braid souffle sur un bras cataleptique, et le bras se détend. Il est honnête : il ne comprend pas pourquoi, mais il constate que ça marche à tous les coups, avec les lèvres ou avec un soufflet. Nous, nous savons pourquoi : le souffle est une suggestion non verbale, et le sujet, qui a vu ou senti le geste, y répond comme à une consigne. Gessmann, cinquante ans plus tard, utilisera le même souffle pour « chasser la crampe » de la main, et nous utilisons encore une tape sur l’épaule ou un « et ça se relâche » pour lever une catalepsie. Dans tous les cas, c’est l’attente qui crée l’effet. Braid tenait la preuve de la suggestion dans ses mains et ne l’a pas nommée ; Bernheim le fera quarante ans plus tard.
La note de Braid : prudence et guérisons
« Je désire appeler l’attention sur les points suivants : nombre de personnes perdent de vue le fait que la première période de cet hypnotisme artificiel est une période d’excitation avec conservation de conscience et de docilité, et s’imaginent qu’elles ne sont pas affectées ; cependant, pour tous ceux qui comprennent la théorie, l’accélération du pouls, l’expression particulière inscrite sur toute la personne, et d’autres symptômes caractéristiques, ne laissent aucun doute sur l’existence de ce phénomène.
Je considère comme très imprudent de porter l’hypnotisation à sa période ultérieure, c’est-à-dire jusqu’à la torpeur, lors d’un premier essai. Il y a de plus une grande différence dans la susceptibilité des sujets à l’impression névro-hypnotique ; quelques-uns arrivent à l’état de rigidité et d’insensibilité en peu de minutes tandis que d’autres, entrant facilement dans la période primaire, peuvent à peine être amenés à la période ultérieure, à l’état de rigidité et de torpeur.
Il est aussi très important de noter que de nombreux cas de guérison remarquable et définitive ont eu lieu, sans que l’hypnotisation ait jamais dépassé l’état de conscience. »
James Braid, Neurypnology (1843), trad. fr. Neurypnologie (1883)
Cette note en bas de page vaut à elle seule un cours. Trois idées, que nous répétons à chaque formation. Première idée : beaucoup de gens sont en transe et croient ne pas l’être, parce qu’ils restent conscients ; c’est l’objection numéro un de nos clients (« je n’étais pas hypnotisé, j’entendais tout »), et Braid y répond déjà en 1843 : regardez le pouls, regardez le visage. Deuxième idée : il y a de grandes différences entre les personnes, et on ne pousse pas vers la profondeur à la première séance ; c’est, en pratique, ce que nous appelons le respect du rythme. Troisième idée, la plus importante : on guérit sans transe profonde. Braid l’a constaté, Erickson le redira un siècle plus tard, et c’est ce qui autorise la pratique moderne, qui travaille le plus souvent en transe légère ou moyenne.
Ce que Braid nous apprend aujourd’hui
La technique de Braid est simple et reste très efficace, en complément des outils plus récents : fixation d’un point situé un peu au-dessus de l’horizon du regard, consigne de ne penser qu’à ce point, attente de la dilatation des pupilles et du battement des paupières, test de catalepsie. Elle fonctionne parce qu’elle réunit la fatigue oculaire, l’immobilité et la concentration de l’attention, qui sont les trois ressorts physiologiques de l’induction, et c’est pour cela que nous l’enseignons telle quelle dans la formation de praticien, avant les inductions ericksoniennes. Ce que Braid n’avait pas vu, et que la fascination moderne exploite à plein, c’est que l’objet fixé active aussi l’imaginaire : un porte-lancette ne raconte rien, une boule de cristal raconte déjà une histoire. Mais pour ce qui est d’observer et de décrire sans rien inventer, Braid reste un modèle.
Pour continuer
Nous avons enregistré une séance d’hypnose guidée basée sur le rituel de Braid, pour vivre la technique de l’intérieur. Le Cours de Braidisme (PDF) est disponible dans nos ressources.
À lire aussi :
- L’abbé Faria et le sommeil lucide
- L’induction de Bernheim
- La technique de fascination
- Histoire de la psychothérapie
Références. Braid, J. (1843), Neurypnology, or the Rationale of Nervous Sleep, Churchill, Londres ; trad. fr. Simon, J. (1883), Neurypnologie : traité du sommeil nerveux ou hypnotisme, Delahaye et Lecrosnier ; Gauld, A. (1992), A History of Hypnotism, Cambridge University Press.
Pratiquer, et pas seulement lire
L’hypnose s’apprend en la pratiquant. Pendant notre stage d’hypnose rapide et d’autohypnose, vous travaillez en binôme, sous le regard de deux formateurs : à Pau ou en visio du 15 au 17 mars 2027, à Bayonne du 20 au 22 septembre 2027. 600 €, entièrement déduits si vous poursuivez le cursus de praticien en hypnose.
Recevez les prochains articles et scripts dès leur parution :

Merci pour ce bel article !