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Techniques et procédure pour induire l’hypnose selon Milton Erickson (textes commentés)

Demandez à dix praticiens ce qu’est « la technique d’Erickson », vous aurez dix réponses, et aucune ne sera la sienne. Car Erickson a répondu lui-même, dans deux textes fondamentaux, et sa réponse déçoit ceux qui cherchent une recette : la technique d’induction repose avant tout sur la relation entre le sujet et l’hypnotiste. Tout le reste, fixation, passes, formules, n’est que décor. Plutôt que de résumer ces deux textes, nous avons choisi de les citer, passage par passage, et de les commenter : c’est ainsi que nous les lisons en formation, et c’est ainsi qu’ils se comprennent le mieux.

Techniques et procédure pour induire un état d’hypnose selon le Dr Milton Erickson

Technique d'induction en hypnose ericksonienne

Sommaire

Premier texte : Les techniques d’hypnose

Ce court texte figure au tome IV de L’intégrale des articles de Milton H. Erickson sur l’hypnose (Satas, p. 33). Il commence par un déblayage.

« Contrairement à des superstitions traditionnelles et tenaces évoquant la fixation du regard, les boules de cristal et les passes avec les mains, la technique d’induction de l’hypnose repose avant tout sur la relation interpersonnelle qui existe entre le sujet et l’hypnotiste. »

Tout est dit dès la première phrase, et il faut mesurer ce qu’elle avait de provocant pour un lecteur des années 1940 : la fixation du regard et les passes étaient, depuis Bernheim, la méthode. Erickson ne dit pas qu’elles ne marchent pas ; il dit qu’elles ne sont pas la technique. Elles en sont l’accessoire, et parfois la caricature. Ce qui hypnotise, c’est ce qui se passe entre deux personnes. C’est la raison pour laquelle deux praticiens peuvent lire le même script et obtenir des résultats opposés : le script n’était pas la technique.

« L’hypnose n’est pas quelque chose de mystique ni de magique qui ferait appel à des règles fixes ou à une formule magique spéciale. Pratiquement toutes les personnes normales peuvent être hypnotisées, mais pas forcément toutes par la même personne, et pratiquement tout le monde peut apprendre à être hypnotiste. »

Deux leçons dans une phrase. La première est une leçon d’humilité : « pas forcément toutes par la même personne ». Si cela ne marche pas avec vous, cela ne dit rien du sujet, et peut-être quelque chose de la relation que vous lui proposez. La seconde est une leçon d’espoir pour tous les stagiaires qui se demandent, le premier jour, s’ils « ont le don » : il n’y a pas de don. Il y a une relation à construire, et cela s’apprend.

« Ainsi, est une bonne technique toute technique qui permet à l’hypnotiste d’obtenir rapidement une coopération convenable dans cette forme de relation interpersonnelle hautement spécialisée. »

Voilà sa définition, et elle tient en une ligne. Rien sur la profondeur, rien sur les phénomènes, rien sur la forme : la coopération, et vite. Nous la résumons en formation par les quatre piliers de l’hypnotiseur, confiance, engagement, suggestion, temps ; Erickson les avait tous les quatre, sans les nommer. Et notez le mot « rapidement » : chez lui, la lenteur n’est jamais une vertu en soi.

« L’hypnotiste compétent est celui qui est capable d’adapter sa technique aux besoins individuels de chaque sujet. C’est ainsi que certains sujets veulent être dominés, d’autres cajolés, et d’autres encore persuadés. Certains sujets souhaitent dominer la situation et placer l’hypnotiste dans un rôle d’assistant qui ne fait que les guider. D’autres préfèrent être hypnotisés par une longue série de suggestions répétitives, et d’autres encore aiment faire l’expérience introspective du processus qui les conduit en transe. »

Relisez cette liste comme une grille de lecture de votre prochaine séance. Le sujet qui veut être dominé a besoin d’une induction directe, et une approche trop permissive le laisse sur sa faim. Celui qui veut dominer la situation a besoin qu’on lui donne la main : le choix de la position, du rythme, les yeux ouverts ou fermés. Celui qui aime la répétition s’endort sur une induction classique de vingt minutes ; celui qui aime l’introspection a besoin qu’on lui pose des questions et qu’on le laisse observer. La compétence n’est pas d’avoir une bonne technique, c’est d’avoir celle que la personne demande.

« Parfois la relation est du type autorité – obéissance, parfois type père – fils, ou encore médecin – patient, et souvent simplement une relation entre deux personnes égales fortement intéressées par un problème important. Il convient que les hypnotistes aient une bonne évaluation de leur propre personnalité et de leurs aptitudes afin de pouvoir s’adapter aux besoins spécifiques de la personnalité de chaque sujet. »

Milton H. Erickson, Les techniques d’hypnose, dans L’intégrale des articles sur l’hypnose, tome IV, p. 33

La dernière phrase est celle qu’on oublie le plus souvent, et c’est la plus exigeante. On ne peut pas offrir à l’autre la relation dont il a besoin si l’on ne sait pas ce que l’on est capable d’offrir : certains d’entre nous sont naturellement des guides fermes, d’autres des accompagnateurs discrets, et chacun doit élargir son registre. C’est l’une des raisons pour lesquelles nous demandons à nos stagiaires de pratiquer l’autohypnose et de se faire superviser : pour se connaître en tant qu’instrument.

Second texte : Procédure pour induire un état d’hypnose

Procédure d'induction hypnotique selon Milton Erickson

Le second texte (même tome, p. 49 à 52) est plus concret. Et il commence avant la transe.

« La procédure qui donne les meilleurs résultats pour engager l’hypnose consiste à faire précéder l’induction de la transe elle-même d’une présentation simple et instructive de l’hypnose en tant que phénomène scientifique et médical, en prenant soin d’éveiller l’intérêt du patient pour une expérience personnelle en ce domaine. »

« Simple et instructive », et surtout « en prenant soin d’éveiller l’intérêt » : le pré-talk n’est pas un exposé, c’est une mise en appétit. Son but n’est pas que la personne comprenne l’hypnose, mais qu’elle ait envie de la vivre. Beaucoup de débutants expliquent trop, et trop bien ; la personne repart instruite et pas du tout en transe.

« Au cours de cette présentation, on doit donner au patient l’occasion d’exprimer son point de vue sur l’hypnose, ses peurs, ses idées fausses ; on peut proposer sans insister des explications simples, rectifier certaines croyances et rassurer le patient. Une telle discussion est aussi un moyen efficace pour donner au futur sujet un grand nombre d’informations et de suggestions destinées à déterminer ses propres réactions hypnotiques. L’approche de groupe est une manière efficace d’accomplir cela… »

Deux choses à retenir. « Sans insister » : on rectifie une idée fausse en une phrase, on ne plaide pas. Et surtout, cette discussion est déjà « un grand nombre d’informations et de suggestions » : autrement dit, le pré-talk est déjà de l’hypnose. Chaque mot que vous prononcez avant l’induction prépare ou empêche ce qui va suivre. Quant à l’approche de groupe, elle rejoint ce que Freud conseillait déjà en 1891 : voir d’autres personnes entrer en transe est la plus puissante des préparations.

« La façon de procéder pour induire une transe chez un sujet isolé est relativement simple après que se sont établis le rapport et la confiance. On donne au sujet une série de suggestions selon lesquelles il se sent détendu, fatigué et somnolent, il va devenir de plus en plus fatigué, va souhaiter dormir et va sentir qu’il commence à entrer dans le sommeil, et qu’en même temps que cela va se poursuivre il va vouloir, de plus en plus, prendre un plaisir grandissant au confort et à la satisfaction d’un profond, très profond, sommeil reposant dans lequel son seul désir est de dormir sans autre centre d’intérêt que de prendre plaisir à ce sommeil. »

Surprise : l’induction d’Erickson est, par ses propres mots, « relativement simple », et elle ressemble à s’y méprendre à celle de Bernheim. Détente, fatigue, somnolence, sommeil. La différence n’est pas dans les mots, elle est dans ce qui précède (« après que se sont établis le rapport et la confiance ») et dans un détail de formulation : le plaisir. Il ne s’agit pas de tomber dans le sommeil mais d’y « prendre un plaisir grandissant ». Erickson suggère toujours une expérience désirable, jamais une expérience subie. Si l’on s’arrêtait là, pourtant, on n’aurait qu’une bonne induction classique. La suite change tout.

La deuxième étape, « d’une immense valeur »

« Une deuxième étape de la technique, que j’ai trouvée d’une immense valeur et que j’utilise en général en même temps que les suggestions de sommeil, est de développer chez le sujet le sentiment qu’il participe activement au processus de l’entrée en transe. La raison en est que, dans l’hypnose médicale, il est très important que le patient participe activement à toute réorganisation de sa vie psychique. Par suite, son comportement ne doit pas être limité à une réceptivité et une réactivité passive que l’on croit trop souvent à tort être tout ce que permet l’hypnose. »

C’est ici qu’Erickson devient Erickson. Et notez la raison qu’il donne : elle n’est pas technique, elle est thérapeutique. Un sujet qui a été passif pendant l’induction restera passif pendant le travail ; un sujet qui a été acteur de sa transe sera acteur de son changement. La façon dont on entre en hypnose préfigure la façon dont on va s’en servir. C’est pour cela que nous ne séparons jamais, en formation, l’apprentissage des inductions de la question « et après, qu’est-ce qu’on en fait ? ».

« Pour obtenir une participation active, la première étape consiste à donner des suggestions de lévitation de la main. C’est-à-dire que l’on explique au sujet que, en même temps qu’il s’endort, sa main va graduellement et involontairement commencer à se soulever. Il pourra peut-être ne pas s’en apercevoir au départ, mais quand il va finir par s’en apercevoir, il va se retrouver terriblement intéressé et absorbé à percevoir et prendre plaisir à ce mouvement sans effort, involontaire, de sa main et de son bras. On donne ainsi au sujet l’occasion d’observer sa réponse hypnotique comme une expérience personnelle qui survient à l’intérieur de lui-même. »

Observez la construction de la suggestion : « il pourra peut-être ne pas s’en apercevoir au départ ». Erickson protège la suggestion contre l’échec. Si la main ne bouge pas tout de suite, c’est prévu ; si elle bouge et que le sujet ne l’a pas remarqué, c’est prévu aussi. Et quand il s’en aperçoit, l’expérience ne lui est pas présentée comme quelque chose qu’on lui fait, mais comme « une expérience personnelle qui survient à l’intérieur de lui-même ». Le sujet devient le spectateur intéressé de sa propre réponse. Vous trouverez le script complet de cette induction, tel que Wolberg l’a retranscrit, dans l’induction par lévitation de la main.

« On donne ensuite des suggestions selon lesquelles bientôt le mouvement de la main va changer de direction, que le sujet va être très intéressé à découvrir quelle peut être cette nouvelle direction. Cette suggestion se traduit en réalité par une modification du mouvement de la main, modification dont le sujet reconnaît que la direction n’est pas déterminée par une suggestion spécifique mais par les processus qui se poursuivent en lui-même en tant que sujet hypnotique. Cela lui permet de prendre de plus en plus conscience qu’il participe activement à une expérience intrapsychique progressive dans laquelle il joue un rôle directif, défini mais incontestable, gouverné par des forces qui sont à l’intérieur de lui. »

Milton H. Erickson, Procédure pour induire un état d’hypnose, dans L’intégrale des articles sur l’hypnose, tome IV, p. 49-52

Puis vient le détail qui fait tout. On annonce que la direction va changer, sans dire laquelle. Personne ne l’a suggérée ; elle vient donc du sujet. Et il le constate : « un rôle directif, défini mais incontestable, gouverné par des forces qui sont à l’intérieur de lui ». Le sujet n’est pas hypnotisé : il s’hypnotise, et il le découvre. C’est tout le programme de l’hypnose ericksonienne en une phrase, et c’est pour cela que le signaling, le modèle des parties, la boîte magique et tous les protocoles où « une part de vous choisit » descendent en droite ligne de ce changement de direction. Chaque fois que vous demandez à l’inconscient de choisir, vous refaites ce geste de 1940.

En vidéo

Une démonstration de ces principes, commentée :

Pour aller plus loin

Ces deux textes sont présentés, après Bernheim et Freud, dans le chapitre sur les inductions historiques de notre manuel Apprendre l’hypnose thérapeutique (à paraître). La relation comme technique, la participation du sujet et la lévitation sont au programme du premier module de notre formation de praticien en hypnose ericksonienne, et c’est sur cette participation active que s’appuie ensuite tout le travail thérapeutique du cursus de maître praticien, stratégies thérapeutiques et leviers de changement.

À lire aussi :

Références. Erickson, M. H., « Les techniques d’hypnose » (p. 33) et « Procédure pour induire un état d’hypnose » (p. 49-52), dans L’intégrale des articles de Milton H. Erickson sur l’hypnose, tome IV, Satas ; Erickson, M. H., Rossi, E. L. et Rossi, S. (1976), Hypnotic Realities, Irvington ; Haley, J. (1973), Un thérapeute hors du commun : Milton H. Erickson, Desclée de Brouwer ; Zeig, J. K. (1985), La technique d’Erickson, Hommes et Groupes.

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