Être très réceptif à l’hypnose, est-ce forcément un avantage en thérapie ?
Dans chaque groupe de formation, il y a cette stagiaire qui, dès le premier exercice, voit sa main se soulever toute seule, et ce stagiaire qui reste assis les yeux grands ouverts en se demandant ce que les autres ont bien pu ressentir. Le premier réflexe est d’envier la première et de plaindre le second. Il est trompeur. Cet article explique pourquoi certaines personnes vivent l’hypnose comme si elles y étaient vraiment, et pourquoi cette facilité n’est pas, en elle-même, un avantage thérapeutique.
Réceptivité hypnotique : absorption, nocebo et retour du choix
Sommaire
- L’absorption : se laisser prendre
- Une capacité qui n’a pas de direction
- Suggestibilité et troubles psychiques
- Une hypothèse : le symptôme comme phénomène hypnotique
- La vraie question thérapeutique
- La flexibilité psychologique
- Ce que cela change au cabinet
- Pour aller plus loin
L’absorption : se laisser prendre
Le concept psychologique le plus proche de ce qu’on appelle la réceptivité hypnotique est l’absorption : la capacité de se laisser prendre par une image, une musique, une sensation ou une expérience intérieure, jusqu’à ce qu’elle occupe presque tout le champ de l’attention. La personne absorbée ne fait plus semblant d’imaginer. Ce qu’elle imagine acquiert un sentiment de réalité. C’est le cœur du phénomène : non pas croire, mais éprouver.
Cette dimension a été décrite en 1974 par Tellegen et Atkinson, qui ont montré son lien avec l’hypnotisabilité. L’absorption ne suffit pas à l’expliquer entièrement, mais elle en est le principal ingrédient repérable. Et, bonne nouvelle, elle s’entretient : les lecteurs de romans, les musiciens, ceux qui se perdent dans un film y accèdent souvent plus vite, et elle progresse de séance en séance.
Une capacité qui n’a pas de direction
Voici le point qui dérange. Cette capacité n’a aucune direction thérapeutique en elle-même. Elle peut servir à modifier une douleur, à faire apparaître une sensation nouvelle, à vivre pleinement une expérience proposée en séance. Mais la même sensibilité aux attentes et aux représentations peut aussi produire un effet nocebo : ce que la personne redoute de ressentir peut devenir une expérience physique bien réelle (Barsky et coll., 2002).
Cela ne veut pas dire qu’elle invente son symptôme. Son cerveau et son corps répondent à une attente exactement comme ils répondraient à une suggestion hypnotique. C’est le même mécanisme, retourné.
Suggestibilité et troubles psychiques
Une méta-analyse portant sur une vingtaine d’ensembles de données a retrouvé une suggestibilité hypnotique plus élevée chez des patients présentant des troubles dissociatifs, des troubles liés au trauma et au stress, ou certains troubles neurologiques fonctionnels, le lien étant particulièrement marqué dans les troubles dissociatifs (Wieder et coll., 2022).
Attention au raccourci : cela ne signifie pas que toute personne ayant vécu un traumatisme est très hypnotisable. Cela rappelle simplement qu’une forte réceptivité aux suggestions n’est pas en soi un signe de bonne santé psychologique. Pour un praticien, c’est une information précieuse : la personne qui entre en transe profonde en trente secondes mérite autant de soin, sinon davantage, que celle qui prend son temps. Nous en parlons aussi dans à propos des dangers de l’hypnose.
Une hypothèse : le symptôme comme phénomène hypnotique
On peut alors envisager quelque chose d’intéressant. Une personne capable de produire rapidement un phénomène hypnotique pourrait aussi voir apparaître, bien malgré elle, des expériences symptomatiques particulièrement convaincantes, qui se déclenchent de façon automatique.
La crise d’angoisse en est un bon exemple. La personne redoute les premiers signes. Elle surveille son rythme cardiaque, sa respiration, ses sensations de vertige. Cette surveillance augmente la perception de ces sensations, qui deviennent la preuve que la crise arrive. La peur de la crise participe à la déclencher. Toute ressemblance avec une induction hypnotique (attention focalisée, attente, idée qui devient sensation) n’est pas fortuite.
Soyons précis : ce rapprochement est une hypothèse de travail, et non ce que démontre la méta-analyse citée plus haut. Mais il permet de penser autrement le lien entre suggestion, attente et symptôme, et il éclaire bien des accompagnements, de l’anxiété à la douleur chronique.
La vraie question thérapeutique
La question n’est donc pas de savoir si une personne est hypnotisable. Elle est de savoir ce qu’elle peut faire de cette capacité.
Une personne peut vivre une catalepsie spectaculaire, une anesthésie, une hallucination, et retrouver exactement les mêmes automatismes en sortant du cabinet. À l’inverse, quelqu’un peut manifester très peu de phénomènes visibles pendant la séance et commencer, dès la semaine suivante, à répondre autrement dans une situation qui déclenchait jusque-là la même angoisse. Les phénomènes observés en séance ne prédisent pas toujours les changements hors séance. Et une faible réponse visible signale parfois une compétence utile : la personne qui ne se laisse pas embarquer trop vite ne se laissera pas embarquer n’importe où.
La flexibilité psychologique
Cela nous amène à une notion essentielle : la flexibilité psychologique. C’est la capacité à percevoir ce qu’une situation demande réellement, à abandonner une réponse quand elle ne fonctionne plus, et à en essayer une autre.
Une part importante de la souffrance psychologique tient à l’inverse : la répétition d’une réponse devenue trop systématique. Éviter, contrôler, se méfier, se couper de ses sensations, tout cela a eu une fonction utile, à un moment. Le problème commence quand cette ancienne solution se déclenche partout, y compris là où elle n’est plus adaptée. Les recherches retrouvent une association importante entre inflexibilité psychologique et moindre bien-être, sans que cette corrélation suffise à établir une causalité (Kashdan et Rottenberg, 2010 ; Ong, Barthel et Hofmann, 2024).
L’enjeu de l’hypnose thérapeutique n’est donc pas de rendre une personne toujours plus réceptive. Il est d’utiliser sa capacité à vivre une expérience différente pour interrompre, au moins un instant, le « toujours pareil », puis de faire de cet instant une possibilité qu’elle pourra retrouver en dehors de la séance.
Ce que cela change au cabinet
Trois conséquences très concrètes, que nous répétons à nos stagiaires :
- Ne mesurez pas votre réussite à la profondeur de la transe. Mesurez-la à ce que la personne fait de différent dans sa semaine. La réussite d’une séance se voit lorsque la personne retrouve du choix.
- Méfiez-vous du mot « résistance ». Il désigne souvent ce que le praticien n’a pas encore su utiliser. La personne qui analyse est une personne très concentrée ; il ne lui manque que la direction. C’est tout l’art de l’approche naturaliste et des techniques d’Erickson pour les personnes résistantes.
- Ne figez pas la réceptivité. Elle évolue avec la confiance et le confort construits au fil des séances. C’est l’une des raisons pour lesquelles nous n’utilisons pas les échelles d’hypnotisabilité en cabinet.
Pour aller plus loin
Ce thème ouvre le chapitre consacré à la réceptivité dans notre manuel Apprendre l’hypnose thérapeutique (à paraître). Il est au cœur de notre formation de praticien en hypnose ericksonienne, où l’on apprend justement à travailler avec ce que la personne apporte, plutôt qu’avec ce qu’on voudrait qu’elle produise. La flexibilité psychologique, elle, est au centre de notre formation de psychopraticien en régulation émotionnelle et thérapie brève.
À lire aussi :
- Les phénomènes hypnotiques et leur utilisation
- Accompagner l’anxiété par l’hypnothérapie
- Inconscient et subconscient
Références. Tellegen, A. et Atkinson, G. (1974), « Openness to absorbing and self-altering experiences (“absorption”), a trait related to hypnotic susceptibility », Journal of Abnormal Psychology, 83(3) ; Barsky, A. J., Saintfort, R., Rogers, M. P. et Borus, J. F. (2002), « Nonspecific medication side effects and the nocebo phenomenon », JAMA, 287(5) ; Wieder, L., Brown, R. J., Thompson, T. et Terhune, D. B. (2022), « Hypnotic suggestibility in dissociative and related disorders : a meta-analysis », Neuroscience et Biobehavioral Reviews, 139 ; Kashdan, T. B. et Rottenberg, J. (2010), « Psychological flexibility as a fundamental aspect of health », Clinical Psychology Review, 30(7) ; Ong, C. W., Barthel, A. L. et Hofmann, S. G. (2024), « The relationship between psychological inflexibility and well-being in adults : a meta-analysis », Behavior Therapy, 55(1).
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