Mesurer la Réceptivité à l’Hypnose : les Échelles d’Hypnotisabilité et leur Place en Hypnothérapie

« Sur une échelle de 0 à 12, vous êtes un 4. » Imaginez entendre cela à votre première séance d’hypnose. Vous repartiriez probablement convaincu que ce n’est pas pour vous, et votre praticien aurait perdu, en une phrase, l’essentiel de ce qu’il avait à construire. Les échelles d’hypnotisabilité existent pourtant depuis les années 1950, et la recherche ne pourrait pas s’en passer. Cet article les présente une à une, puis explique pourquoi la plupart des hypnothérapeutes, nous compris, ne les utilisent pas en cabinet, et ce que nous faisons à la place.

Mesurer la réceptivité à l’hypnose : les échelles d’hypnotisabilité et leur place en hypnothérapie

Les six échelles d'hypnotisabilité : auteurs, passation et nombre d'items

Sommaire

Le principe d’une échelle d’hypnotisabilité

Une échelle d’hypnotisabilité est une série de suggestions standardisées, de difficulté croissante, administrées dans des conditions identiques à tous les sujets. On commence par des suggestions motrices simples (le bras devient lourd), on passe aux suggestions de défi (essayez d’ouvrir les yeux, vous n’y parvenez pas), puis aux phénomènes cognitifs (hallucination, amnésie post-hypnotique). Chaque item réussi vaut un point ; le total donne un score.

Ces outils ont permis à la recherche de parler un langage commun. Quand une étude indique que « les sujets hautement hypnotisables » ont montré telle activité cérébrale, c’est à l’une de ces échelles qu’elle se réfère. On estime ainsi qu’environ 10 à 15 % des personnes obtiennent des scores élevés, autant des scores faibles, et que la majorité se situe entre les deux. Sans les échelles, la littérature scientifique sur l’hypnose n’existerait pas.

L’échelle de Stanford (SHSS)

La Stanford Hypnotic Susceptibility Scale, mise au point par Ernest Hilgard et André Weitzenhoffer dans les années 1950, est la référence historique. Passation individuelle, douze items notés de 0 à 12 : lourdeur du bras, immobilité des paupières, doigts aimantés, rigidité du bras, changement de température, paralysie d’un membre, hallucinations auditive, visuelle, gustative et olfactive, amnésie post-hypnotique, hallucination négative (ne pas voir un objet présent).

Sa force : elle est standardisée, détaillée, et progresse logiquement des phénomènes moteurs aux phénomènes sensoriels puis cognitifs. Sa faiblesse : elle est longue, individuelle, et demande un opérateur formé. C’est un instrument de laboratoire.

L’échelle de Harvard (HGSHS)

La Harvard Group Scale of Hypnotic Susceptibility, de Ronald Shor et Emily Carota Orne, reprend la logique de Stanford en l’adaptant à la passation de groupe, souvent par enregistrement audio. Douze items également : relaxation, lourdeur ou légèreté des membres, impossibilité d’ouvrir les yeux, rigidité du bras, paralysie des jambes, modification sensorielle, hallucinations auditive et visuelle simples, modification émotionnelle, hallucination olfactive, amnésie post-hypnotique, hallucination négative.

Rapide et économique, elle permet de tester plusieurs dizaines de personnes en une heure, ce qui en fait l’outil de dépistage préféré des chercheurs. Sa limite est le revers de cet avantage : elle repose sur l’auto-évaluation des sujets, et perd en finesse ce qu’elle gagne en volume.

L’échelle de suggestibilité de Barber

La Barber Suggestibility Scale, de Theodore X. Barber, se distingue des deux précédentes par un parti pris théorique : Barber, qui doutait que l’hypnose soit un « état » particulier, voulait mesurer la suggestibilité en dehors de toute induction hypnotique. Ses huit items (abaissement du bras, lévitation du bras, mains verrouillées, hallucination de soif, inhibition verbale, immobilité du corps, réponse de type post-hypnotique, amnésie sélective) sont donc proposés sans transe préalable.

Elle est souple et intéressante pour ce qu’elle révèle : une bonne partie de ce qu’on obtient « sous hypnose » s’obtient aussi par simple suggestion. Mais elle ne mesure plus, à proprement parler, l’hypnotisabilité, et son interprétation reste subjective.

Waterloo-Stanford, échelle pour enfants, Friedlander-Sarbin

L’échelle de Waterloo-Stanford (WSGC) combine les deux premières pour une passation de groupe plus proche des items de Stanford : relaxation, lourdeur des bras, impossibilité de bouger un membre, rigidité du bras, température, hallucination visuelle simple, amnésie post-hypnotique. Adaptée aux grands échantillons, elle partage avec Harvard la dépendance à l’auto-évaluation.

La Children’s Hypnotic Susceptibility Scale adapte le principe aux enfants, avec des suggestions simples et ludiques : lourdeur du bras, immobilité d’un membre, rigidité, hallucination visuelle, modification émotionnelle, amnésie. Elle a le mérite de respecter le développement de l’enfant, et confirme au passage ce que tout praticien observe : les enfants sont, en moyenne, les meilleurs sujets qui soient.

L’échelle de Friedlander-Sarbin (1938), de Jack Friedlander et Theodore Sarbin, est l’ancêtre des précédentes : Weitzenhoffer et Hilgard s’en sont inspirés pour construire Stanford. Elle n’est plus guère utilisée aujourd’hui, mais mérite d’être connue pour sa place dans l’histoire.

Ce qu’elles apportent

Soyons justes avec ces outils. Ils offrent :

  • un repère sur la suggestibilité : la personne répond-elle plutôt aux suggestions motrices, sensorielles, cognitives ?
  • une aide à la personnalisation des techniques, en fonction de ce qui répond ;
  • le repérage d’obstacles : difficulté à se détendre, peur de perdre le contrôle, besoin de vérifier ;
  • un suivi de progression au fil des séances ;
  • et surtout un cadre commun pour la recherche, sans lequel aucune étude comparative ne serait possible.

Ce qu’elles coûtent

Mais leur prix, en cabinet, est élevé. Elles reposent sur une vision statistique de l’hypnose, qui ne tient aucun compte des besoins individuels. Conçues pour le laboratoire, elles manquent de pertinence clinique : rien ne ressemble moins à une séance d’hypnothérapie qu’une passation de douze items identiques pour tout le monde.

Classer un client selon son « hypnotisabilité » crée une pression de performance et peut lui faire perdre confiance si son score est bas. Le praticien lui-même se sent contraint par des critères qui ne sont pas les siens. Les scores sont sensibles au contexte, à la fatigue, à la relation, et une évaluation du premier jour ne dit rien de ce que la personne vivra à la quatrième séance : la réceptivité évolue avec la confiance et le confort construits au fil du temps. Enfin, et c’est le point décisif, un score faible ne prédit en rien l’absence de bénéfice thérapeutique. Nous l’expliquons en détail dans être très réceptif à l’hypnose, est-ce un avantage ? : ce qui compte n’est pas la capacité, mais ce que la personne en fait.

C’est pourquoi la majorité des hypnothérapeutes ne les utilisent pas en cabinet. Nous non plus. Non parce qu’elles seraient mauvaises, elles sont excellentes pour ce pour quoi elles ont été faites, mais parce qu’elles répondent à une autre question que la nôtre.

Ce qui remplace l’échelle en cabinet

Au cabinet, vous n’avez pas besoin d’un score. Vous avez besoin de savoir par où entrer. Les tests de suggestibilité classiques, que nous enseignons dès les premiers jours de formation (mains aimantées, bascule avant-arrière, main lourde et main légère), donnent en deux minutes une information plus utile qu’une passation d’une heure : quel canal répond le mieux chez cette personne, à quel rythme avancer, et de quoi elle a besoin pour se sentir en sécurité.

Ces tests ont un autre avantage, qu’aucune échelle n’offre : ils sont eux-mêmes des mini-inductions. Chaque réponse obtenue renforce la confiance de la personne dans sa capacité à vivre l’expérience, et prépare la transe qui suit. L’échelle mesure ; le test construit. Erickson, qui avait pourtant participé aux premiers travaux de Hull sur la mesure de la suggestibilité, a fini par abandonner toute standardisation : chaque sujet, disait-il en substance, est une expérience unique, et la procédure doit s’adapter à lui, jamais l’inverse. Nous y revenons dans technique et procédure d’induction selon Erickson.

Pour aller plus loin

Les échelles et les tests de suggestibilité sont présentés dans notre manuel Apprendre l’hypnose thérapeutique (à paraître), et pratiqués dès le premier jour de notre formation de praticien en hypnose ericksonienne.

À lire aussi :

Références. Weitzenhoffer, A. M. et Hilgard, E. R. (1959, 1962), Stanford Hypnotic Susceptibility Scale, Forms A, B and C, Consulting Psychologists Press ; Shor, R. E. et Orne, E. C. (1962), Harvard Group Scale of Hypnotic Susceptibility, Form A ; Barber, T. X. (1965), « Measuring “hypnotic-like” suggestibility with and without “hypnotic induction” », Psychological Reports, 16 ; Bowers, K. S. (1998), « Waterloo-Stanford Group Scale of Hypnotic Susceptibility, Form C », International Journal of Clinical and Experimental Hypnosis, 46(3) ; London, P. (1963), Children’s Hypnotic Susceptibility Scale ; Friedlander, J. W. et Sarbin, T. R. (1938), « The depth of hypnosis », Journal of Abnormal and Social Psychology, 33 ; Hilgard, E. R. (1965), Hypnotic Susceptibility, Harcourt.

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