L’hypnose est-elle dangereuse ? Ce que disait Milton Erickson… et ce que dit la science aujourd’hui
« Est-ce que vous pouvez me faire faire n’importe quoi ? » C’est la question que tout praticien entend au moins une fois par semaine, en général sur le ton de la plaisanterie, et avec une vraie inquiétude derrière. Elle mérite mieux qu’un « mais non, ne vous inquiétez pas ». Cet article part de la position de Milton Erickson, qui a étudié la question de près en 1932, puis la confronte à ce que la recherche a établi depuis : l’hypnose est sûre dans un cadre professionnel, et ses risques réels, marginaux mais documentés, ne sont pas ceux qu’on imagine.
Les dangers de l’hypnose : mythes, risques réels et précautions du praticien

Sommaire
- Ce qu’Erickson avait conclu en 1932
- Le libre arbitre est préservé
- Les limites de l’influence : autorité, attentes, pression
- Le risque le mieux documenté : les faux souvenirs
- La dissociation excessive
- Les réactivations émotionnelles
- Les personnes très réceptives : plus sensibles, pas plus manipulables
- Les précautions du praticien
- Pour aller plus loin
Ce qu’Erickson avait conclu en 1932
Milton Erickson, que l’on considère comme le père de l’hypnose thérapeutique moderne, s’est posé la question très tôt. En 1932, il publie un examen de la littérature disponible, et conclut qu’elle n’offre que peu de preuves fiables d’un quelconque dommage causé par l’hypnose. Il y ajoute sa propre expérience, considérable : plusieurs milliers de transes, chez environ trois cents sujets, sans aucune observation d’effet dangereux.
Il rapporte aussi ses expériences, menées précisément pour tester la question : aucune procédure n’a permis d’amener des sujets hypnotisés à commettre des actes répréhensibles. Les sujets rejetaient, contestaient, ou sortaient de transe. Sa conclusion est restée célèbre : l’hypnose ne peut pas être transformée en outil pour causer un tort illégal, et le « seul risque sérieux » retombe sur l’hypnotiste lui-même, qui peut être discrédité ou se retrouver exposé.
Interrogé plus tard sur le sujet, il répondait en substance que le danger ne venait pas de l’hypnose, mais des hypnotiseurs mal formés : ceux qui propagent des conceptions erronées, donnent de faux espoirs et retardent un usage intelligent de l’hypnose, comme un élixir inoffensif qui retarderait un malade dans sa recherche de soins efficaces. Quatre-vingts ans plus tard, cette phrase reste la meilleure réponse à la question.
Le libre arbitre est préservé
La recherche contemporaine confirme le point central d’Erickson : l’hypnose n’annule jamais la volonté de la personne. Les travaux de Steven Jay Lynn et de son équipe montrent que les sujets peuvent refuser les suggestions qu’ils trouvent inacceptables, et que la transe ne les transforme pas en exécutants. Ce que le psychologue Ernest Hilgard appelait l’observateur caché reste en place : une partie du sujet veille, et peut interrompre l’expérience à tout moment.
C’est aussi ce que nous constatons chaque semaine en cabinet. Une suggestion contraire aux valeurs de la personne n’est pas exécutée. Une suggestion qui lui déplaît la fait sortir de transe. Nous le disons d’ailleurs dans chaque pré-talk, et nous le vérifions à la première séance par ce que nous appelons les fusibles : « vous pourrez à tout moment me parler, me dire si quelque chose ne va pas, et sortir de cet état si vous le souhaitez vraiment ».
Les limites de l’influence : autorité, attentes, pression
Cela dit, l’hypnose n’est pas rien. Les facteurs sociaux pèsent sur les réponses hypnotiques, et il serait malhonnête de le taire. Theodore Barber et Martin Orne ont montré, dès les années 1960, le rôle de l’autorité de l’opérateur, de la pression implicite à coopérer et des attentes du sujet. André Weitzenhoffer, grand spécialiste de l’hypnose expérimentale, notait que l’hypnose peut affaiblir temporairement le sentiment de contrôle, surtout lorsque l’hypnotiste est perçu comme une figure d’autorité.
La nuance est importante. Un sujet peut, en hypnose, dépasser légèrement ses inhibitions habituelles, comme il le ferait sous l’effet d’un groupe enthousiaste ou d’un animateur persuasif. Il n’agit pas pour autant contre son code moral profond. La différence entre « faire quelque chose qu’on n’aurait pas osé » et « faire quelque chose qu’on réprouve » est exactement celle que les expériences d’Erickson avaient mise en évidence.
Pour le praticien, la conséquence est claire : votre autorité est un outil, et un outil se manie avec précaution. Plus la personne vous investit d’un pouvoir, plus vous devez lui rendre le sien. C’est tout le sens de l’approche permissive que nous enseignons.
Le risque le mieux documenté : les faux souvenirs
Voici le vrai risque, celui dont la littérature scientifique parle le plus, et celui que les praticiens débutants connaissent le moins.
L’hypnose ne rend pas la mémoire plus fidèle. Elle rend les souvenirs plus vivaces et plus convaincants, ce qui n’est pas la même chose. Une personne en transe est, par définition, plus réceptive à ce qu’on lui propose. Les questions du praticien ne sont jamais neutres : ce sont aussi des suggestions. Dans un contexte suggestif, une image évoquée peut s’installer avec toute la texture d’un souvenir véritable, sans que la personne fasse quoi que ce soit de malhonnête. Elle ne ment pas. Elle se souvient sincèrement de quelque chose qui n’a pas eu lieu.
Les années 1990 ont vu éclater, aux États-Unis puis en Europe, la controverse des « souvenirs retrouvés » : des thérapies conduites avec des questions orientées ont produit des accusations familiales qui se sont révélées infondées. C’est de là que viennent les recommandations actuelles, et c’est pour cela que les souvenirs obtenus sous hypnose n’ont, en règle générale, pas de valeur probante devant un tribunal.
Concrètement, dans un cabinet sérieux : on ne suggère jamais l’existence d’un événement passé, ni directement, ni par présupposition ; on se méfie du questionnement fermé en transe (« avant dix ans ? avant cinq ans ? ») qui fabrique une chronologie au moins autant qu’il n’en révèle une ; on utilise ce qui émerge pour sa valeur émotionnelle et symbolique, jamais comme un fait historique ; et on ne dit jamais « votre inconscient vient de vous montrer ce qui s’est réellement passé ». Nous y revenons dans signaling : quand un doigt répond, qui répond vraiment ?, parce que le signaling est l’endroit où cette tentation est la plus forte.
La dissociation excessive
L’hypnose repose sur la dissociation : un écart accru entre l’esprit conscient et les processus inconscients. Chez la plupart des gens, cet écart est confortable et réversible. Chez les personnes qui présentent des troubles dissociatifs ou un état de stress post-traumatique complexe, une transe mal cadrée peut accentuer la fragmentation au lieu de l’apaiser. Ces personnes n’ont pas besoin qu’on les aide à se dissocier davantage : elles ont besoin d’être réassociées, à leur corps et au présent.
C’est pourquoi ces situations relèvent d’un professionnel de santé ou d’un hypnothérapeute formé au traumatisme, et pourquoi notre formation de praticien insiste autant sur l’anamnèse, le lieu ressource et le signal d’arrêt. Nous détaillons ces mécanismes dans comprendre et reprogrammer les mémoires traumatiques.
Les réactivations émotionnelles
Une personne non préparée peut vivre, en transe, une réaction émotionnelle forte, en particulier lors d’une régression spontanée. Ce n’est pas un danger en soi : c’est souvent le début du travail. Mais cela devient un problème si le praticien ne sait pas quoi faire. La réponse tient en trois gestes : ralentir, ramener l’attention au corps et à la respiration, et proposer un lieu sûr. Puis, seulement si la personne le souhaite, revenir au matériel, à distance. Un praticien qui a installé un espace refuge et un ancrage avant tout travail émotionnel n’est jamais pris au dépourvu.
Les personnes très réceptives : plus sensibles, pas plus manipulables
Environ 10 à 15 % des personnes sont décrites comme hautement hypnotisables. Elles entrent rapidement en transe profonde et répondent fortement aux suggestions. On en conclut parfois qu’elles seraient plus manipulables. C’est une erreur : elles sont plus sensibles, pas plus manipulables. Leur capacité d’absorption fait qu’une suggestion, une attente ou une image prennent chez elles plus de réalité, dans un sens comme dans l’autre. Elles demandent donc plus de soin, pas plus de méfiance. Nous développons ce point dans être très réceptif à l’hypnose, est-ce forcément un avantage ?
Les précautions du praticien
Tous ces effets sont rares, et ils dépendent bien moins de l’hypnose que du cadre, de l’éthique et de la formation du praticien. Dans notre pratique et dans notre enseignement, les précautions tiennent en cinq points :
- Ne jamais retarder ni remplacer un avis médical. L’hypnose accompagne, elle ne soigne pas une maladie, et un praticien non médecin ne pose pas de diagnostic.
- Respecter les situations de vigilance : troubles psychiatriques sévères, crise aiguë, dissociation marquée, épilepsie non stabilisée, prise d’alcool ou de substances. Dans le doute, orienter.
- Rester prudent avec la mémoire, comme expliqué plus haut.
- Doser le travail émotionnel, avec un lieu ressource, un ancrage et un signal d’arrêt installés avant toute chose.
- Toujours réveiller complètement, et vérifier que la personne est bien réorientée avant qu’elle ne reparte.
Et une sixième, qui vaut pour tout ce qui précède : se former sérieusement, et se faire superviser. L’hypnose n’est pas dangereuse. L’improvisation, parfois, l’est.
Pour aller plus loin
Ces questions sont développées dans notre manuel Apprendre l’hypnose thérapeutique (à paraître), et travaillées en formation de praticien en hypnose ericksonienne, puis approfondies dans le cursus de maître praticien, stratégies thérapeutiques et leviers de changement.
À lire aussi :
- Hypnose et manipulation : le point de vue d’Erickson
- Le cadre légal du praticien en hypnose
- Inconscient et subconscient : de quoi parlons-nous ?
Références. Erickson, M. H. (1932), « Possible detrimental effects from experimental hypnosis », dans L’intégrale des articles sur l’hypnose ; Lynn, S. J., Kirsch, I. et Hallquist, M. (2008), « Social cognitive theories of hypnosis », dans The Oxford Handbook of Hypnosis ; Barber, T. X. (1969), Hypnosis: A Scientific Approach ; Orne, M. T. (1962), « On the social psychology of the psychological experiment » ; Weitzenhoffer, A. M. (2000), The Practice of Hypnotism ; Loftus, E. F. et Ketcham, K. (1994), The Myth of Repressed Memory ; Gueguen, J. et coll. (2015), Évaluation de l’efficacité de la pratique de l’hypnose, rapport Inserm.
Pour recevoir nos prochains articles, scripts et conseils sur l’hypnose et la PNL, abonnez-vous à notre newsletter :

Un commentaire
Les commentaires sont fermés.