Lévitation de la main et profondeur de la transe : quand le sujet devient acteur, Milton Erickson

En hypnose ericksonienne, ce qui paraît maladroit est souvent une stratégie. Un mot écorché, une hésitation, une suggestion qu’on sait inutile et qu’on fait quand même : chez Erickson, tout cela a un but, et ce but est toujours le même, faire participer la personne. Le court texte qu’il consacre à la lévitation de la main, dans le premier volume des Collected Papers, est l’un des plus denses qu’il ait écrits sur la manière de formuler et de donner des suggestions. Il commence par un conseil d’artisan (écrivez quarante pages, réduisez-les à cinq) et finit par une leçon de posture : l’important n’est pas la main, c’est ce que fait la personne. Voici le texte, et ce que nous en faisons.

Lévitation de la main et profondeur de la transe : le texte d’Erickson commenté

Milton Erickson et la lévitation de la main en hypnose

Sommaire

Écrire ses suggestions : quarante pages, puis cinq

« En mettant au point diverses techniques hypnotiques, je les ai mises par écrit dans le détail pour comprendre la véritable signification de ce que j’énonçais.

Quand vous préparez une série de suggestions, commencez par les rédiger. Il est ensuite plus facile de les isoler pour déterminer leur signification véritable. Vous pouvez changer l’ordre des mots pour voir l’intérêt de placer telle expression ou telle proposition d’abord et telle autre en second ; essayez d’analyser votre suggestion dans le but de placer une pause à un endroit donné pour accentuer un mot en particulier et faire qu’il se détache.

Il y a bien longtemps, j’avais l’habitude de rédiger environ quarante pages de suggestions, que je résumais en vingt pages, puis en dix pages. Je les reformulais ensuite avec soin, en choisissant bien chaque mot de chaque phrase pour finir par cinq pages environ. Tous ceux qui veulent sérieusement apprendre à formuler des suggestions doivent en passer par là pour prendre vraiment conscience de ce qu’ils disent en réalité. »

On imagine volontiers Erickson improvisant, porté par son intuition. En réalité, son aisance vient d’un travail d’écriture assez obsessionnel. Quarante pages réduites à cinq, c’est huit fois moins de mots, et chaque mot restant a été pesé, déplacé, testé. Ce conseil est le premier que nous donnons à nos stagiaires quand ils apprennent à construire une séance : écrivez. Pas pour lire votre script en séance, mais pour découvrir, en le relisant, ce que vous dites vraiment. On s’aperçoit alors qu’on a glissé une négation (« vous n’avez pas besoin d’avoir peur »), qu’on a mis l’effort avant le confort, qu’on a enchaîné trois suggestions sans laisser une pause pour que la première agisse ; à l’oral, tout cela passe inaperçu, sur la page non. C’est d’ailleurs comme cela qu’a été construite notre induction standard : un texte écrit, réécrit plusieurs fois, puis appris et dit.

Bégayer exprès : le sujet devient acteur

« Je n’hésite pas le moins du monde à hésiter, à faire des pauses, voire à bégayer délibérément sur certains mots. Je peux écorcher un mot important parce que c’est ce mot-là que je veux que les patients entendent. Je veux que ce mot résonne correctement dans leur esprit. Si je l’écorche légèrement, ils le corrigent mentalement, mais ce sont eux qui le prononcent ; ils se sont joints à moi pour dire ce mot, et quand ils me rejoignent en le disant, c’est à eux-mêmes qu’ils font la suggestion. Il faut que les sujets participent. En transe, ce ne sont pas des individus placides et indifférents. Ils doivent participer beaucoup plus que vous, parce que vous ne faites que leur offrir un éventail de suggestions, sachant qu’au mieux ils vont choisir de suivre celle-ci, celle-là, ou encore cette autre. »

C’est le passage le plus subtil du texte. Un mot écorché crée un petit vide, et l’esprit de l’auditeur se précipite pour le combler : il prononce le mot juste, intérieurement, avant même d’y penser. Ce faisant, la suggestion n’est plus celle du praticien, elle devient celle de la personne. « C’est à eux-mêmes qu’ils font la suggestion. » Cette phrase résume la position d’Erickson : l’effet thérapeutique ne vient pas de l’extérieur, il vient d’une appropriation. Le praticien ouvre des espaces, et c’est la personne qui les remplit, avec ses propres mots.

Et la suite renverse l’image habituelle du sujet hypnotisé, « placide et indifférent », qui recevrait passivement : en transe, la personne travaille plus que le praticien. Nous, nous offrons un éventail ; elle choisit. C’est pour cela, en pratique, que nous formulons beaucoup de nos suggestions en alternatives (« une main, ou l’autre », « maintenant, ou dans un instant ») : à chaque choix, la personne participe un peu plus.

L’étudiant qui regardait les doigts

« Je vois beaucoup trop de gens utiliser l’hypnose pour essayer d’obtenir d’un sujet qu’il exécute toutes les suggestions données, alors que le sujet, évidemment, ne le fera pas. J’ai observé un étudiant qui travaillait avec la technique de lévitation de la main et qui essayait laborieusement de faire lever le petit doigt, le majeur, le petit doigt, l’index, puis le pouce, la paume, et puis le reste.

L’étudiant était tellement occupé avec les mains qu’il en oubliait le sujet. On doit en permanence rester totalement attentif à son sujet. »

Nous avons tous été cet étudiant. On apprend une technique, on veut qu’elle marche, et on finit par regarder la main au lieu de regarder la personne. Erickson pointe deux erreurs en une. La première est de vouloir que toutes les suggestions soient exécutées : c’est impossible, et chercher à l’obtenir transforme la séance en bras de fer. La deuxième est de se laisser absorber par la technique : la main devient le but, alors qu’elle n’était qu’un prétexte. La règle qu’il en tire, « rester totalement attentif à son sujet », est la première consigne de notre formation de praticien, et celle qu’on oublie le plus vite sous la pression de vouloir réussir.

La lévitation hallucinée et la transe somnambulique

« L’hallucination d’une lévitation de la main est une façon très efficace de développer une transe somnambulique immédiate ; certains sujets ne vont pas vraiment bouger leur main, mais ils vont halluciner la lévitation de la main. Si vous attendez que cette main bouge, vous ne verrez rien.

Pourtant, si vous observez l’expression figée du visage et le clignement plus lent des paupières, la respiration, le rythme du pouls, la tension des muscles du cou, etc., vous réalisez que votre sujet est déjà dans un état de transe. »

Beaucoup de lévitations « ratent » en apparence pour cette raison : la main ne bouge pas, et le praticien conclut à un échec. Erickson dit l’inverse. Certaines personnes ne bougent pas la main, elles la sentent monter ; elles hallucinent le mouvement, et cette hallucination est le signe d’une transe bien plus profonde qu’une main qui monte réellement, une transe somnambulique. Si vous attendez le mouvement, vous ne verrez rien ; si vous regardez le visage, les paupières, la respiration, vous verrez que la personne est déjà partie, même si la main n’a pas bougé d’un centimètre. C’est la même leçon que dans nos articles sur la lévitation selon Wolberg et sur le signaling : le phénomène attendu n’est qu’un indicateur parmi d’autres, et pas forcément le plus fiable.

Des suggestions « inutiles » qui servent à tout

« Très souvent, quand je vois que le sujet est déjà dans un état de transe alors que je ne fais que commencer à suggérer la lévitation de la main, je dis : “Et vous pouvez continuer comme ça, et faire même mieux pendant que je fais encore quelques suggestions à propos de vos mains – ce n’est pas qu’elles soient importantes, ce que vous faites est plus important.”

Et je poursuis, et je permets aux sujets d’approfondir leur propre transe parce que ce qu’ils font est plus important, et ils peuvent continuer. Je poursuis mes suggestions de lévitation de la main, sachant qu’elles sont inutiles et ne servent à rien si ce n’est à donner l’occasion aux sujets d’approfondir leurs propres expériences de transe. »

Milton H. Erickson, The Collected Papers on Hypnosis, vol. I, chap. 23

Fin du texte, et la dernière idée est la plus surprenante. Erickson voit que la personne est déjà en transe. Que fait-il ? Il continue à parler des mains, en disant qu’elles n’ont pas d’importance. Ses suggestions sont « inutiles », il le sait, et il les fait quand même, parce qu’elles remplissent une autre fonction : elles occupent le mental conscient avec un contenu sans enjeu (« les mains ») pendant que l’inconscient fait le vrai travail (« ce que vous faites est plus important »). La suggestion de lévitation n’est plus une suggestion, c’est un fond sonore qui autorise la personne à approfondir à son rythme et à sa manière. Le praticien ne dirige plus rien ; il parle pour que la personne ait de quoi s’appuyer pendant qu’elle s’enfonce.

En vidéo

Pour voir ce que ces principes donnent en pratique, voici une démonstration de lévitation de la main et d’approfondissement :

Offrir la liberté plutôt que la suggestion

Ce texte ne parle pas vraiment de lévitation. Il parle de la posture que tout praticien gagne à cultiver : respect de l’inconscient, liberté laissée à la personne, et un thérapeute qui reste discret. L’idée centrale, c’est que la transe est un espace de liberté. Le rôle du praticien n’est pas d’obtenir un comportement (une main qui monte), mais d’offrir un contexte dans lequel la personne peut créer sa propre solution. Vue ainsi, la lévitation de la main est moins une technique qu’un prétexte au dialogue entre le conscient et l’inconscient. C’est pour cela que nous l’enseignons tôt dans la formation, et que nous passons plus de temps sur ce qu’on observe pendant la lévitation que sur la lévitation elle-même.

Ces principes, la formulation des suggestions, la lecture des signes, le travail en transe profonde, sont au cœur de notre formation Stratégies thérapeutiques et leviers de changement, destinée aux praticiens déjà formés.

À lire aussi : Les conseils d’Erickson sur la pratique de l’hypnose · L’induction par lévitation de la main (Wolberg) · Technique et procédure pour induire un état d’hypnose · Comment approfondir l’état d’hypnose

Sources. Erickson, M. H. (1980), The Collected Papers of Milton H. Erickson on Hypnosis, vol. I, The Nature of Hypnosis and Suggestion, dir. E. L. Rossi, Irvington, chap. 23 ; trad. fr. L’intégrale des articles de Milton H. Erickson sur l’hypnose, tome 1, Satas ; Erickson, M. H., Rossi, E. L. et Rossi, S. I. (1976), Hypnotic Realities, Irvington.

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