Comprendre l’hypnose selon Milton Erickson : extraits choisis
Milton Erickson a écrit plus de cent cinquante articles, et il n’a jamais écrit de manuel. Sa pensée est dispersée dans des textes cliniques, des comptes rendus d’expériences, des conférences. Pour la comprendre, il faut aller la chercher passage par passage. Nous avons sélectionné ici six extraits de ses écrits qui répondent chacun à une question qu’on nous pose en formation : qui peut être hypnotisé ? à quoi sert la suggestion ? pourquoi l’hypnose soigne-t-elle ? faut-il une transe profonde ? comment s’entraîne-t-on ? Chaque extrait est suivi de ce que nous en comprenons. Vous verrez qu’une de ses images, une planche posée à soixante mètres de haut, explique l’hypnose mieux que bien des définitions.
Comprendre l’hypnose médicale et thérapeutique selon Milton Erickson

Sommaire
- 1. Qui peut être hypnotisé ?
- 2. Le rôle de la suggestion
- 3. Pourquoi l’hypnose soigne : la planche à soixante mètres
- 4. Quelle profondeur de transe ?
- 5. L’hypnose s’apprend : l’entraînement du sujet
- 6. Une névrose artificielle pour guérir une névrose réelle
- L’essence de l’hypnose ericksonienne
- Pour aller plus loin
1. Qui peut être hypnotisé ?
« Tout sujet réellement coopératif peut être hypnotisé, indépendamment du fait qu’il s’agisse d’une personne normale ou d’une personne ayant une névrose hystérique ou une psychose schizophrénique.
Par ailleurs, elle n’a aucun effet préjudiciable et ne peut en rien favoriser des activités criminelles, contrairement à ce que voudrait nous faire croire le cinéma ou la presse populaire.
Troisièmement, malgré les apparences, elle n’a aucune relation réelle avec le sommeil physiologique.
Finalement, même si elle est mal comprise, il ne s’agit en rien d’un phénomène surnaturel mais bien d’une manifestation psychologique normale, facilement contrôlée par l’utilisateur expérimenté. »
The Collected Papers of Milton H. Erickson on Hypnosis, vol. IV, p. 18
Quatre affirmations, toujours d’actualité. La première contient un mot décisif : coopératif. Erickson ne dit pas « tout le monde », il dit « tout sujet réellement coopératif », et il déplace ainsi la question de l’hypnotisabilité, des aptitudes de la personne vers la qualité de la relation. Nous y revenons dans notre article sur la réceptivité. La deuxième et la troisième répondent aux deux peurs classiques (le crime, le sommeil) que nous traitons dans à propos des dangers de l’hypnose. La quatrième pose le cadre : une manifestation psychologique normale, ni un don ni un mystère.
2. Le rôle de la suggestion
« L’induction et le maintien d’une transe permettent de disposer d’un état psychologique spécial dans lequel le patient peut réassocier et réorganiser ses complexités psychologiques internes et utiliser ses propres aptitudes d’une manière qui est en accord avec ses expériences de vie personnelles.
L’hypnose ne change pas les gens, pas plus qu’elle n’altère les expériences qu’ils ont vécues dans le passé. Elle sert à leur permettre d’en apprendre plus sur eux-mêmes et de s’exprimer d’une manière plus adaptée. »
Collected Papers, vol. IV, p. 59
Voici la définition ericksonienne de la thérapie en deux phrases. La transe n’est pas l’endroit où le praticien dépose des suggestions dans une personne passive : c’est un état où la personne réassocie et réorganise ce qu’elle a déjà. Les mots sont choisis : « ses propres aptitudes », « ses expériences de vie personnelles ». Et la mise en garde de la deuxième phrase vaut pour tous ceux qui promettent de « reprogrammer » : l’hypnose ne change pas les gens, elle ne réécrit pas le passé, elle permet seulement, et c’est déjà beaucoup, d’apprendre sur soi et de s’exprimer autrement.
3. Pourquoi l’hypnose soigne : la planche à soixante mètres
« Ce qui justifie l’utilisation de l’hypnose dans l’art de guérir, c’est l’effet bénéfique de la limitation de l’attention du patient à ces éléments de comportement et de fonctionnement qui sont pertinents pour son bien-être.
Pour éclairer ce propos par un exemple, prenons une planche de bois de huit mètres de long et de quarante centimètres de large et posons-la sur le sol. N’importe qui, dans un état de conscience ordinaire, est capable de parcourir à pied ces huit mètres sans difficulté. Mais plaçons cette même planche à soixante mètres de hauteur et cela devient un tout autre problème que de marcher sur toute sa longueur, même si, en réalité, la tâche n’a pas changé.
Dans l’état habituel de perception consciente, la performance est trop souvent limitée par des considérations qui peuvent en fait n’avoir aucun lien avec la tâche à accomplir. Marcher sur cette planche qu’un plancher transparent de part et d’autre laisse le sol parfaitement visible soixante mètres plus bas resterait tout de même une tâche angoissante pour bien des personnes, alors qu’elles le feraient si facilement sur le sol.
Dans l’état ordinaire de conscience, les idées, les conceptions, les croyances, les souhaits, les espoirs et les peurs peuvent tous affecter la facilité d’exécution d’un acte et perturber et déformer des objectifs qui suscitaient peut-être beaucoup d’espoirs. Mais dans l’état d’hypnose, le champ de perception consciente est limité et tend à se restreindre à des questions strictement pertinentes, les autres considérations perdant toute importance. »
C’est l’explication que nous reprenons le plus souvent en formation, parce qu’elle se passe de théorie. La tâche est la même au sol et à soixante mètres ; ce qui change, c’est tout ce que l’esprit ajoute autour : le vide, la chute, le « et si ». Nos clients qui n’arrivent pas à parler en public, à dormir, à monter dans un avion savent parfaitement faire ces choses ; ils les font « sur le sol » tous les jours. Ce qui les en empêche, c’est la planche à soixante mètres que leur esprit construit. L’hypnose ne leur apprend pas à marcher : elle retire le vide. Le détail du plancher transparent est important : même quand on sait qu’on ne peut pas tomber, le mental conscient continue d’avoir peur. Le savoir ne suffit pas, et c’est bien pour cela qu’on a besoin d’un changement d’état plutôt que d’une explication de plus.
« Pour donner un autre exemple, on peut citer un patient grièvement brûlé qui désespère d’être soulagé de ses douleurs. Il ne veut pas qu’on lui présente des idées et des suggestions à propos de sa douleur. Il n’a plus envie de boire ni de manger. Il a perdu l’appétit en raison de ses souffrances. Il n’arrive pas à dormir à cause de la douleur, de la peur et de l’anxiété quant à l’évolution de son état.
Sous hypnose, par contre, le patient grièvement brûlé est ouvert aux suggestions. Il est tout aussi disposé à accepter des suggestions d’anesthésie et d’analgésie hypnotiques qu’il le serait à accepter de la morphine. Il est également prêt à accepter des suggestions de soif et de faim et à y réagir aussitôt, chose qui serait perturbée par l’administration de médicaments, tout comme l’élimination des toxines est retardée par les médications antidouleur. De plus, il profite d’un sommeil naturel, physiologique, au lieu d’un sommeil dû aux opiacés.
Même si l’hypnose n’apporte pas un soulagement complet, les symptômes peuvent être grandement améliorés, ce qui réduit la quantité de médication qui risque d’interférer avec l’élimination des toxines.
Dans l’expérience personnelle de l’auteur, la réaction de choc d’une enfant de sept ans après qu’elle se fut gravement ébouillanté le bras, l’épaule, le thorax et le côté fut utilisée pour induire une transe hypnotique. Des pansements locaux sur la zone brûlée, mais sans aucun traitement par voie générale, permirent une guérison complète en trois semaines. Après la première séance, il ne fut pas nécessaire de faire de nouvelle séance d’hypnose, puisque la suggestion post-hypnotique donnée au départ continua d’être efficace tout au long de son hospitalisation. »
Collected Papers, vol. IV, p. 80
L’exemple du grand brûlé montre la planche en situation réelle. La douleur, la peur et l’anxiété occupent tout le champ ; rien d’autre ne peut y entrer, ni la soif, ni la faim, ni le sommeil. L’hypnose restreint le champ aux « questions pertinentes » et, du coup, les fonctions naturelles reprennent. Erickson ne survend pas : « même si l’hypnose n’apporte pas un soulagement complet ». Et remarquez le cas de la petite fille : il n’induit pas la transe malgré l’état de choc, il l’induit avec lui. L’état de choc est déjà une transe spontanée ; Erickson l’utilise. C’est l’approche naturaliste, telle quelle, et c’est aussi là-dessus que repose notre travail sur la douleur.
4. Quelle profondeur de transe ?
« Les états de transe ayant des objectifs thérapeutiques peuvent être soit légers, soit profonds, en fonction de facteurs tels que la personnalité du patient, la nature du problème et le stade des progrès thérapeutiques.
Parfois on n’a besoin que d’une transe légère, même pour un problème grave, et parfois une transe profonde est indispensable pour une perturbation relativement bénigne. »
Collected Papers, vol. IV, p. 48
Cette phrase libère beaucoup de praticiens débutants, qui croient devoir obtenir une transe profonde pour « que ça marche ». Erickson décorrèle la profondeur de la gravité : la profondeur dépend de la personne, du problème et du moment, pas de l’importance de l’enjeu. Cela dit, la seconde moitié de la phrase compte autant que la première : parfois la transe profonde est indispensable. Il faut donc savoir la produire, ce que nous travaillons dans la formation hypnose profonde, et savoir aussi, ce qui est moins évident, s’en passer quand elle n’est pas nécessaire.
5. L’hypnose s’apprend : l’entraînement du sujet
« On a généralement tendance à penser que l’hypnose peut être induite par suggestions répétées de fatigue, de somnolence et de sommeil profond et que, lorsque les sujets présentent des signes d’endormissement, ils sont prêts pour une procédure hypnotique. En fait, ces sujets peuvent être en transe, et en présenter tous les signes apparents, mais en réalité il s’agit d’un type de transe ne permettant qu’une utilisation limitée de la suggestion hypnotique.
L’utilisation de l’hypnose comme agent thérapeutique ou comme méthode d’expérience au laboratoire demande, pour que les résultats en soient valables, plusieurs heures d’entraînement. Dans ce processus d’entraînement, les sujets peuvent être hypnotisés, puis éveillés, puis hypnotisés à nouveau, puis éveillés encore, et ce de manière répétée, chaque transe et chaque réveil étant employés pour leur apprendre petit à petit à contrôler leurs facultés mentales et à organiser des réactions qui augmentent le degré de dissociation entre conscient et subconscient, ce qui établit dans les faits, mais non en réalité, une personnalité hypnotique dissociée.
Ce n’est qu’en développant chez chaque sujet cette capacité à fonctionner de manière organisée et intégrée dans l’état de transe que l’on pourra réaliser un travail thérapeutique ou expérimental complexe.
Dans la mesure où cet article ne permet pas un exposé détaillé des subtilités de la technique, il peut sembler préférable de résumer la question en disant qu’une technique efficace repose sur des transes hypnotiques répétées et prolongées au cours desquelles le sujet atteint un état stuporeux. Dans cette transe stuporeuse, on apprend au sujet, par degrés progressifs, à obéir à des suggestions et à réagir à des situations de façon intégrée.
Ce n’est qu’ainsi que l’on peut obtenir une dissociation étendue des éléments conscients et subconscients de la personnalité, dissociation qui va permettre une manipulation satisfaisante des éléments de la personnalité à étudier. »
Collected Papers, vol. IV, p. 18
Ce texte bouscule un peu les habitudes. Il dit que la transe obtenue par les suggestions de somnolence, celle qui « a tous les signes », n’est souvent qu’une transe de surface, et que la transe réellement utilisable s’apprend, par des heures d’entraînement, en entrant et sortant de façon répétée. C’est le fractionnement, qu’Elman systématisera, et que nous décrivons dans les techniques d’approfondissement. Deux leçons pratiques. La première : ne pas confondre les signes de transe avec la capacité de travailler en transe ; une personne peut avoir les yeux fermés, le visage lisse et la respiration lente, et n’être pas du tout disponible pour un travail profond. La seconde : l’hypnose est une compétence que la personne développe de séance en séance ; nos clients deviennent de meilleurs sujets au fil des séances, et c’est normal ; Erickson le dit ici noir sur blanc.
6. Une névrose artificielle pour guérir une névrose réelle
« L’étude d’Erickson a démontré qu’il était possible de développer chez un sujet une névrose artificielle caractérisée par des compulsions, des phobies et des obsessions, de telle manière qu’une névrose véritable, préexistante chez le sujet, s’intègre à cette névrose induite ; la psychothérapie de la névrose artificielle a permis ensuite la suppression de la névrose originale. »
Collected Papers, vol. IV, p. 23
Un exemple de l’approche paradoxale d’Erickson, et de son audace expérimentale. Il crée, par suggestion, un trouble artificiel (une compulsion, une phobie), le trouble réel vient s’y greffer, puis il traite le trouble artificiel, et l’autre part avec. Nous ne reproduisons évidemment pas ce protocole tel quel, mais il contient une idée que nous utilisons tous les jours : un symptôme est une construction de l’esprit, et l’esprit peut donc le défaire. C’est aussi un bon argument contre l’idée que les phénomènes hypnotiques seraient des « trucs » : si une suggestion peut créer une phobie, c’est que la phobie elle-même est un phénomène hypnotique, comme nous le développons dans les phénomènes hypnotiques et leur utilisation.
L’essence de l’hypnose ericksonienne
Mis bout à bout, ces six extraits dessinent une position cohérente. L’hypnose est un phénomène psychologique normal, accessible à toute personne qui coopère. Elle ne change pas les gens et ne réécrit pas leur histoire ; elle leur donne un état dans lequel ils peuvent réorganiser ce qu’ils ont déjà. Elle soigne en restreignant l’attention à ce qui compte, en retirant le vide sous la planche. Sa profondeur se règle sur la personne et le moment, pas sur la gravité du problème. Elle s’apprend, pour le sujet comme pour le praticien. Et ses phénomènes sont les mêmes que ceux qui fabriquent les symptômes, ce qui explique qu’elle puisse les défaire. Tout cela repose sur une posture, respecter la personne et utiliser ce qu’elle apporte, et c’est cette posture, plus que les techniques, que nous essayons de transmettre en formation.
Pour aller plus loin
La pensée d’Erickson, étudiée à travers ses cas cliniques emblématiques, est le fil rouge de notre formation de praticien en hypnose ericksonienne.
À lire aussi :
- Les phénomènes hypnotiques et leur utilisation (Erickson, 1944)
- Les conseils d’Erickson sur l’induction
- L’hypnose est-elle de la manipulation ? Erickson répond
- L’hypnose profonde et son induction
Références. Erickson, M. H. (1980), The Collected Papers of Milton H. Erickson on Hypnosis, vol. IV, Innovative Hypnotherapy, dir. E. L. Rossi, Irvington ; trad. fr. L’intégrale des articles de Milton H. Erickson sur l’hypnose, tome 4 : Innovations en hypnothérapie, Satas ; Erickson, M. H. (1935), « A study of an experimental neurosis hypnotically induced in a case of ejaculatio praecox », British Journal of Medical Psychology, 15, 34-50.
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En tant que psychologue, je trouve fascinante l’approche d’Erickson sur l’hypnose, en particulier dans le contexte de son utilisation thérapeutique. Ses écrits montrent que l’hypnose est un outil puissant pour aider les patients à réorganiser leurs expériences internes sans altérer leur passé ni les forcer à adopter des changements qu’ils ne désirent pas. Ce respect de l’autonomie du patient est en parfaite adéquation avec les principes fondamentaux de la psychologie clinique.
L’idée que toute personne coopérative, indépendamment de son profil psychologique, puisse être hypnotisée me semble pertinente, car elle souligne l’importance de l’engagement et de la collaboration du patient dans le processus thérapeutique. Cela rappelle l’approche centrée sur la personne, où le thérapeute guide le patient dans une exploration de soi tout en respectant son propre rythme et ses ressources internes.
L’utilisation de métaphores, comme celle de la planche de bois placée à différentes hauteurs, est particulièrement éclairante. Elle démontre comment l’hypnose peut aider à réduire les barrières mentales et émotionnelles qui limitent la performance et le bien-être des patients. Cette idée de restreindre la perception à des éléments pertinents pour la guérison est un principe que nous appliquons également en psychologie lorsqu’il s’agit de focaliser l’attention du patient sur des aspects essentiels à sa réadaptation psychologique.
Enfin, l’approche paradoxale d’Erickson, comme l’induction d’une “névrose artificielle” pour traiter une névrose préexistante, témoigne de la flexibilité et de l’ingéniosité de l’hypnose en tant que méthode thérapeutique. Cela me fait réfléchir à la manière dont des techniques non conventionnelles peuvent parfois apporter des solutions novatrices dans des situations complexes.
En résumé, l’hypnose éricksonienne, telle que décrite dans cet article, s’inscrit dans une vision thérapeutique respectueuse et centrée sur le patient, ce qui la rend particulièrement complémentaire aux approches psychologiques traditionnelles.
Merci beaucoup pour ce commentaire. Je suis ravi que l’approche d’Erickson, et plus largement la philosophie qui sous-tend l’hypnose éricksonienne , résonne avec votre vision et votre pratique de la psychothérapie.
Votre parallèle avec l’approche centrée sur la personne me semble particulièrement intéressante : au cœur du processus hypnotique – dans une vision éricksonienne, il y a en effet cette même confiance dans les ressources internes du patient et ce respect fondamental de l’autonomie du sujet.
Vous soulignez aussi un point qui me tient beaucoup à cœur : l’importance de la flexibilité thérapeutique et de l’utilisation de moyens parfois non conventionnels pour favoriser des processus de changement profonds et durables, par une expérience réorganisatrice. C’est cette créativité thérapeutique, si présente chez Erickson, qui continue d’inspirer nombre de praticiens aujourd’hui.
Au plaisir d’échanger davantage si vous le souhaitez !