Stratégies pour contrôler la douleur en hypnose selon Milton Erickson
Un ancien combattant handicapé, Edwin Drudin, vient voir Erickson pour apprendre à contrôler sa douleur. Erickson lui fait d’abord remarquer qu’en pensant à quelque chose d’excitant ou d’effrayant, on sécrète de l’adrénaline comme dans la situation réelle. Puis il lui dit à peu près ceci : si l’on peut tromper l’esprit et l’amener à faire sécréter des liquides par les glandes appropriées, qu’en est-il des endorphines qui bloquent la douleur ? Drudin a répété cette leçon à des centaines de patients. La douleur est là, réelle, pas imaginaire ; mais elle est, pour une part, sous votre contrôle. C’est de cette part que parle cet article : comment Erickson lisait la douleur, et les stratégies qu’il a laissées pour agir dessus.

Stratégies pour contrôler la douleur en hypnose selon Milton Erickson
Avant tout : la douleur est un signal
Nous le répétons à chaque promotion, et nous le mettons ici avant toute technique. La douleur protège : elle incite à ménager la zone, à éviter ce qui nuit, à chercher de l’aide. Faire disparaître un signal sans savoir ce qu’il signale est dangereux. D’où la règle : on ne travaille sur une douleur qu’après qu’elle a été évaluée médicalement, en complément du suivi, jamais à la place ; et si la douleur change de nature ou s’intensifie, on oriente. Dans ce cadre, le champ est immense, et c’est par la douleur que l’hypnose est revenue dans les hôpitaux.
Ce qu’est une douleur, selon Erickson
L’Association internationale pour l’étude de la douleur la définit comme « une expérience sensorielle et émotionnelle désagréable, associée à une lésion tissulaire réelle ou potentielle, ou décrite dans ces termes ». Erickson, marqué par sa propre poliomyélite, disait la même chose plus crûment : la douleur est une expérience fréquente et universelle, et pourtant mal comprise ; elle est subjective ; elle peut être absente alors que tout, physiologiquement, dit qu’elle devrait être là, et atroce sans aucune base organique. Autrement dit, la douleur est construite par le cerveau à partir de signaux du corps, mais aussi de l’attention, de l’émotion, du souvenir et de l’attente. Et ce qui est construit peut, dans une certaine mesure, être reconstruit.
Il faisait aussi une observation clinique qui justifie à elle seule le recours à l’hypnose : à cause de son caractère subjectif, l’expérience douloureuse entraîne des réactions psychologiques et émotionnelles qui finissent par provoquer des perturbations psychosomatiques, par des mécanismes de protection indûment prolongés. Ces réactions-là, même quand la lésion est réelle, peuvent être modifiées.
Les trois tiers
La phrase d’Erickson que nous écrivons au tableau : la douleur du moment est augmentée de la douleur du passé, et majorée par la possibilité de la douleur à venir ; les stimuli immédiats ne constituent que le tiers central de l’expérience globale.
| Le tiers | Ce que c’est | Ce que l’hypnose peut y faire |
|---|---|---|
| Le souvenir | « Hier c’était atroce » | Amnésie, réinterprétation, souvenirs sans douleur |
| La sensation | Le signal lui-même, maintenant | Analgésie, anesthésie, modification des sensations, déplacement |
| L’anticipation | « Ça va recommencer » | Distorsion du temps, projection dans un futur sans douleur, suggestion post-hypnotique |
Cette carte dit où travailler. Beaucoup de douleurs chroniques sont faites pour deux tiers de mémoire et d’anticipation ; agir sur ces deux tiers, sans toucher au signal, soulage déjà beaucoup, et en toute sécurité, puisque l’alarme reste en place.
D’abord décrire et délimiter
Avant toute stratégie, on fait décrire la douleur, et cette description est déjà un début de travail : une douleur nommée, située, qualifiée cesse d’être partout et nulle part. Dans le temps (aiguë, chronique, récurrente ? depuis quand ? à quels moments ?). Dans sa qualité (brûlante, froide, lancinante, coupante, battante, diffuse ?). Dans ses attributs émotionnels (irritante, tenace, menaçante, invalidante ?). Dans son périmètre (où exactement ? où s’arrête-t-elle ? toujours de la même taille ?). Et une échelle de 0 à 10, qu’on reprend tout au long.
Les quatre phénomènes de base
L’anesthésie : perte de sensation dans une zone ; c’est le gant hypnotique. L’analgésie : perte de la douleur en gardant les autres sensations, souvent plus réaliste et plus sûre. L’amnésie : l’oubli des douleurs antérieures, qui travaille le premier tiers. La dissociation : l’attention se détache d’une partie de l’expérience ; « pendant que votre corps est ici, vous pouvez être là-bas… ».
Les huit stratégies
Erickson, puis Bill O’Hanlon qui a systématisé son approche, ont décrit une série de stratégies pour modifier l’expérience douloureuse. On n’en utilise jamais toutes à la fois : deux ou trois, selon la personne.
1. La réinterprétation. Le cadre de la sensation change : la brûlure devient de la chaleur, le battement un rythme, la pression une main posée. « Et cette sensation, si elle n’était pas une douleur mais simplement… de la chaleur… comment serait-elle ? »
2. La distorsion du temps. Allonger les périodes de rémission, contracter les périodes douloureuses. « Et ces moments où ça va mieux peuvent durer, s’étirer… tandis que les moments plus difficiles passent plus vite, comme un train qui traverse une gare sans s’arrêter… »
3. La modification des sensations. Transformer la douleur en autre chose : picotement, fraîcheur, engourdissement. « Et peut-être que cette sensation peut devenir un picotement… puis une fraîcheur… »
4. La modification des processus physiologiques. Agir sur ce qui accompagne la douleur, la tension musculaire, la circulation. « Et ces muscles, autour, peuvent se relâcher… et le sang circuler plus librement… »
5. La réévocation de souvenirs sans douleur. Retrouver des moments où la douleur n’était pas là. « Et vous souvenez-vous d’un moment où ce dos vous portait sans que vous y pensiez ? … Retournez-y… »
6. La distraction, ou la fixation de l’attention ailleurs. Une tâche absorbante, une image, une musique. C’est ce que font spontanément les gens qui « s’occupent l’esprit », et c’est ce qui se passe quand on ne sent pas la coupure pendant le match.
7. Le déplacement. Transposer la douleur ailleurs dans le corps, où elle gêne moins, ou hors du corps. Une forme simple consiste à proposer de « poser la douleur sur une chaise à côté », et de la regarder de là. « Et cette douleur, si elle pouvait descendre jusqu’au bout du doigt… puis sortir… et se poser là, sur l’accoudoir… »
8. L’ouverture vers un avenir sans douleur, ou avec moins. Présuppositions, métaphores, progression en âge : tout ce qui amène la personne à envisager que son avenir comporte probablement moins de douleur. « Et quand cette douleur aura commencé à diminuer… qu’est-ce que vous ferez de ce temps ? »
Pour une douleur aiguë, pendant un soin : anesthésie ou analgésie, dissociation, distorsion du temps, distraction. Pour une douleur chronique : d’abord les deux tiers (amnésie, souvenirs sans douleur, avenir), puis réinterprétation et modification des sensations, puis déplacement si c’est utile. Et toujours un ancrage, pour que la personne retrouve le soulagement seule. Une autre voie, très efficace, est de donner à la douleur une forme et de la transformer avec les sous-modalités.
Le corps sait déjà
Le texte d’Erickson le plus encourageant sur le sujet dit qu’à la suite des événements de nos vies, se sont élaborés dans nos corps, sans que nous les reconnaissions, des apprentissages, des associations et des conditionnements, psychologiques, physiologiques et neurologiques, qui rendent possible le contrôle, voire l’abolition, de la douleur. Chacun en a fait l’expérience : le mal de tête qui disparaît quand le téléphone sonne avec une bonne nouvelle, la douleur dentaire qui s’évanouit dans la salle d’attente. Le corps sait. L’hypnose lui donne l’occasion de s’en souvenir. Et Erickson disait à Drudin, à peu près : si vous pouvez réduire la douleur de dix pour cent, il ne vous en reste que quatre-vingt-dix à gérer ; à vingt-cinq, soixante-quinze ; et si vous repoussez la limite à cinquante, alors vous pouvez larguer à moitié la douleur, ou la garder en entier. Le jeu de mots était volontaire.
Tout cela demande une approche individualisée : la même brûlure sera pour l’un « de la chaleur » et pour l’autre un souvenir intolérable, et le praticien choisit en écoutant, avec les mots de la personne, son humour et ses images. L’accompagnement de la douleur occupe une partie entière des modules 3 et 4 de la formation de praticien en hypnose ericksonienne, et son approfondissement, douleurs chroniques et soins, fait partie de la formation Hypnose profonde d’Antoine Garnier.
À lire aussi : Le gant hypnotique · Comprendre l’hypnose selon Erickson (le cas de l’enfant brûlée) · Hypnose et neurosciences
Sources. Erickson, M. H. (1980), The Collected Papers on Hypnosis, vol. IV, Irvington (notamment « Hypnosis in painful terminal illness » et « An introduction to the study and application of hypnosis for pain control ») ; O’Hanlon, B. et Hexum, A. (1990), An Uncommon Casebook, Norton ; Rainville, P. et al. (1997), « Pain affect encoded in human anterior cingulate but not somatosensory cortex », Science, 277, 968-971 ; IASP (2020), définition révisée de la douleur ; Erickson, B. A. et Keeney, B. (dir.) (2006), Milton H. Erickson, M.D. : An American Healer ; trad. fr. Milton H. Erickson, un guérisseur américain (témoignage d’Edwin Drudin).
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