L’imaginaire comme levier thérapeutique chez l’enfant
Un enfant terrorisé par les chiens regarde, vingt minutes par jour, un autre enfant jouer avec un chien. Il ne fait rien d’autre. Quatre jours plus tard, il caresse un chien. Cette expérience, menée par Albert Bandura en 1967, ne vient pas du monde de l’hypnose, et c’est précisément ce qui la rend précieuse pour nous : elle montre, hors de tout cabinet, la puissance d’une représentation intérieure. Cet article raconte ces recherches, explique pourquoi elles fonctionnent, et ce qu’elles changent dans la façon d’accompagner un enfant, et un adulte.
Preuve sociale et imaginaire : pourquoi voir quelqu’un réussir suffit parfois à changer

Sommaire
- Les enfants et les chiens (Bandura, 1967)
- Les enfants isolés (O’Connor)
- Pourquoi cela marche : la preuve sociale
- Le revers de la médaille
- Ce que cela apprend au praticien : l’enfant
- Et chez l’adulte ?
- Pour aller plus loin
Les enfants et les chiens (Bandura, 1967)
Le psychologue américain Albert Bandura, dont les travaux sur l’apprentissage par observation ont marqué toute la psychologie du XXe siècle, réunit des enfants d’âge préscolaire sélectionnés pour leur peur des chiens. Le protocole est d’une simplicité désarmante : les enfants regardent, vingt minutes par jour, un petit garçon visiblement heureux de jouer avec un chien. Ils ne font rien d’autre. Ils regardent.
Après quatre jours, 67 % d’entre eux acceptent d’entrer dans un parc avec un chien et d’y rester à le caresser pendant que tout le monde quitte la pièce. Un mois plus tard, l’amélioration n’a pas bougé. Elle s’est même renforcée.
Seconde découverte, d’une portée pratique considérable : il n’était pas nécessaire de montrer un enfant réel. Un film suffisait. Et les films les plus efficaces étaient ceux qui montraient non pas un, mais plusieurs enfants avec leur chien.
Les enfants isolés (O’Connor)
Le psychologue Robert O’Connor s’intéresse aux enfants de maternelle restés en marge : ceux qui regardent le groupe sans jamais s’y joindre. Il redoute qu’un processus d’isolement durable ne s’installe dès cet âge, et que l’enfant solitaire de quatre ans devienne l’adolescent, puis l’adulte, à l’écart.
Il tourne un film de vingt-trois minutes composé de onze scènes. Dans chacune, un enfant d’abord solitaire observe un groupe, puis rejoint activement l’activité, à la satisfaction générale. Il montre ce film une seule fois à des enfants particulièrement renfermés, dans quatre écoles maternelles.
L’effet est immédiat : ils se mêlent à leurs camarades comme les autres. Six semaines plus tard, les enfants du groupe témoin, qui n’ont pas vu le film, sont plus isolés que jamais. Ceux qui l’ont vu sont devenus des meneurs sur le plan de l’activité sociale.
Pourquoi cela marche : la preuve sociale
Le psychologue social Robert Cialdini range ces résultats sous le principe de la preuve sociale : la valeur que nous attribuons à un comportement dépend en partie du nombre de personnes qui l’adoptent. Nous décidons de ce qui est juste, possible ou souhaitable en regardant ce que font les autres, et d’autant plus volontiers que ces autres nous ressemblent. Un enfant qui voit un enfant de son âge caresser un chien reçoit une information qu’aucun adulte ne peut lui donner : « quelqu’un comme moi le fait, et il va bien ».
Cialdini propose une expérience que nous aimons lire telle quelle en formation :
« Arrêtez-vous sur un trottoir dans une rue animée et fixez pendant au moins une minute un point quelconque dans le ciel, ou au sommet d’un grand immeuble. Rien ne se produira : la plupart des passants continuent à aller et venir sans lever les yeux vers le ciel, et personne ne s’arrêtera. Le lendemain, répétez l’expérience en compagnie de quatre amis ; regardez le ciel tous ensemble. En l’espace de soixante secondes, une foule de badauds se seront arrêtés pour scruter le ciel de concert. Et les piétons qui ne se joindront pas à l’attroupement ressentiront le besoin irrésistible de regarder en l’air, au moins brièvement. »
Robert Cialdini, Influence et manipulation
Dans l’étude de Milgram, Bickman et Berkowitz (1969) à laquelle Cialdini se réfère, plus de 80 % des passants levaient les yeux à leur tour.
Le revers de la médaille
La même expérience a été menée à l’envers. Liebert et Baron (1972) ont montré à des enfants des extraits d’émissions violentes : ils se montraient ensuite plus agressifs que ceux ayant regardé une course de chevaux. L’effet jouait chez les 5-6 ans comme chez les 8-9 ans, chez les filles comme chez les garçons.
Ce qui vaut pour le mieux vaut aussi pour le pire. Cela devrait suffire à rendre tout praticien très attentif aux images qu’il propose en séance, et à la direction dans laquelle il les oriente.
Ce que cela apprend au praticien : l’enfant
Chez l’enfant, les processus d’imagination, d’identification et de simulation interne sont particulièrement rapides et accessibles. Une simple scène observée mobilise des représentations internes assez fortes pour modifier une réponse émotionnelle ou comportementale. Autrement dit : l’enfant mobilise spontanément des états d’attention focalisée très proches de la transe. Quiconque a observé un enfant de six ans devant un dessin animé sait de quoi nous parlons.
C’est pourquoi, avec un enfant, il est rarement nécessaire de recourir à une induction longue et formelle. Une histoire, une métaphore, une mise en scène ou un support visuel suffisent souvent à activer un changement durable. C’est aussi ce qui fonde l’intérêt des supports projectifs, comme nos Cartes Narratives : à travers une image, un personnage ou une histoire à construire, l’enfant active ses capacités de projection et de symbolisation, ce qui contourne les résistances verbales. Un lecteur nous demandait un jour, avec humour, s’il fallait installer un vidéoprojecteur dans son cabinet. Avec l’hypnose, le projecteur est déjà en place : il est dans la tête de l’enfant.
Et chez l’adulte ?
Le mécanisme reste le même, simplement moins immédiat. Lorsque vous proposez une visualisation de réussite, lorsque vous racontez, anonymisé, le cas d’une autre personne qui s’en est sortie, lorsque vous invitez quelqu’un à se voir agir autrement, vous mobilisez exactement ce levier. Erickson en usait constamment : ses fameuses histoires de patients (« j’ai connu un homme qui… ») n’étaient pas de la conversation. C’étaient des films de Bandura, racontés.
Trois applications directes dans votre pratique :
- La visualisation à la troisième personne. Avant de demander à la personne de se voir réussir, faites-lui observer quelqu’un d’autre, puis « quelqu’un qui vous ressemble », puis elle-même. La marche est plus douce, et la preuve sociale fait le travail.
- Les récits de cas. Un cas raconté est une suggestion indirecte de première force, et il échappe à toute résistance : on ne discute pas une histoire. Voyez notre article sur l’écriture d’un conte métaphorique.
- Le pluriel. Les films les plus efficaces de Bandura montraient plusieurs enfants. « Beaucoup de personnes qui sont passées par ici ont découvert que… » pèse plus lourd que « une personne a découvert que… ».
Pour aller plus loin
Ces expériences sont racontées dans le chapitre sur la suggestion de notre manuel Apprendre l’hypnose thérapeutique (à paraître), et développées dans notre formation de praticien en hypnose ericksonienne, et surtout dans notre formation Hypnose et enfants, entièrement construite autour de cette capacité de l’enfant à changer par l’imaginaire.
À lire aussi :
- Le Milton Modèle : le langage hypnotique d’Erickson
- Accompagner les phobies par l’hypnothérapie
- Accueillir et accompagner le TDAH
Références. Bandura, A., Grusec, J. E. et Menlove, F. L. (1967), « Vicarious extinction of avoidance behavior », Journal of Personality and Social Psychology, 5(1) ; Bandura, A. et Menlove, F. L. (1968), « Factors determining vicarious extinction of avoidance behavior through symbolic modeling », Journal of Personality and Social Psychology, 8(2) ; O’Connor, R. D. (1969, 1972), « Modification of social withdrawal through symbolic modeling », Journal of Applied Behavior Analysis, 2(1) et 5(3) ; Liebert, R. M. et Baron, R. A. (1972), « Some immediate effects of televised violence on children’s behavior », Developmental Psychology, 6(3) ; Milgram, S., Bickman, L. et Berkowitz, L. (1969), « Note on the drawing power of crowds of different size », Journal of Personality and Social Psychology, 13(2) ; Cialdini, R. B. (1984), Influence et manipulation, First.
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Il n’y a plus qu’à installer un vidéoprojecteur dans les cabinets ! 😂 Je rigole belle article !! Merci pour le partage
Yes pour le vidéo projecteur, avec l’hypnose on l’installe directement dans le cerveau de la personne. Et avec un bel état d’hypnose n’est-ce pas une belle réalité 3d augmentée ? 😉