Analyse critique et lecture contemporaine des mécanismes de changement
Hansen Institute – Document de synthèse critique
Pôle recherche et pratiques d’accompagnement – 2026
Introduction générale
La Programmation Neuro-Linguistique (PNL) occupe une place singulière dans l’histoire récente des pratiques d’accompagnement. Diffusée depuis les années 1970 dans les champs de la psychothérapie, du coaching, de la communication et du développement personnel, elle a connu un succès pratique important. Dans le même temps, elle a suscité des controverses persistantes quant à sa validité scientifique.
Pendant longtemps, le débat est resté enfermé dans une alternative peu féconde : d’un côté, une défense globale de la PNL au nom de son efficacité de terrain ; de l’autre, une disqualification globale fondée sur la fragilité empirique de certaines hypothèses historiquement associées à cette approche. Aujourd’hui, cette opposition apparaît insuffisante.
Les travaux critiques consacrés à la PNL se sont principalement concentrés sur les hypothèses relatives aux systèmes de représentation sensorielle et à certains indices linguistiques ou comportementaux supposés leur correspondre. Sur ces points précis, les données disponibles n’ont pas apporté de soutien empirique robuste. Les travaux de Sharpley, Witkowski et Sturt convergent dans ce sens.
Cela ne signifie pas pour autant que l’ensemble du champ théorique et pratique historiquement rattaché à la PNL ait été évalué dans toute son étendue. Cela ne signifie pas non plus que la manière dont cette approche est aujourd’hui transmise dans les contextes de formation se réduise aux seules hypothèses les plus souvent examinées dans la littérature critique.
Une partie de la psychologie contemporaine invite précisément à déplacer la question : plutôt que d’évaluer uniquement les approches comme des systèmes théoriques clos, il devient nécessaire d’examiner les mécanismes psychologiques effectivement mobilisés dans les interventions.
Ce déplacement est décisif. Il conduit à distinguer plusieurs niveaux souvent confondus : la validité scientifique d’un modèle théorique global, les présupposés pragmatiques qui structurent certaines pratiques professionnelles, et l’étude de processus spécifiques susceptibles d’être engagés dans certaines interventions.
Sous cet angle, plusieurs outils historiquement rattachés à la PNL peuvent être relus à la lumière de mécanismes aujourd’hui bien documentés, tels que :
- la fixation d’objectifs ;
- la réévaluation cognitive, dont certaines formes de recadrage peuvent constituer une expression pratique ;
- certaines formes de clarification interactionnelle et de métacommunication ;
- l’imagerie mentale et la visualisation ;
- l’apprentissage associatif ;
- la régulation psychophysiologique ;
- ou encore certains processus motivationnels.
Le présent document s’inscrit dans cette perspective. Il ne cherche ni à réhabiliter la PNL comme théorie homogène, ni à la rejeter en bloc. Il propose une analyse critique et contemporaine des niveaux de preuve disponibles, des mécanismes plausibles, des limites de validité et des conditions d’usage de certaines pratiques historiquement associées à ce champ.
L’enjeu est à la fois scientifique, méthodologique et professionnel. Dans un contexte où les pratiques d’accompagnement font l’objet d’une professionnalisation croissante, il devient essentiel de distinguer plus clairement ce qui relève d’hypothèses historiquement fragilisées, de présupposés pragmatiques de travail, de processus psychologiques plausibles, de facteurs communs de l’intervention et de conditions d’efficacité encore insuffisamment établies.
Une telle clarification ne vise pas seulement à mieux situer la PNL dans le paysage des approches contemporaines. Elle répond plus largement à une exigence de responsabilité : mieux comprendre ce qu’il est raisonnablement possible d’affirmer, ce qu’il convient de nuancer, et ce qu’une pratique professionnelle rigoureuse ne peut plus présenter sans discernement.
Méthodologie
Nature du document
Le présent document prend la forme d’une revue narrative intégrative portant sur des pratiques d’accompagnement et sur les mécanismes psychologiques susceptibles d’y être associés.
Contrairement à une revue systématique ou à une méta-analyse, une revue narrative n’a pas pour objectif de recenser de manière exhaustive l’ensemble des publications disponibles sur un sujet donné. Elle vise plutôt à proposer une synthèse raisonnée de la littérature afin d’éclairer un problème conceptuel, méthodologique ou épistémologique.
Ici, l’objectif est d’examiner dans quelle mesure certaines pratiques historiquement associées à la Programmation Neuro-Linguistique peuvent être mises en perspective avec des mécanismes étudiés dans différents domaines de la psychologie contemporaine.
La démarche repose sur une distinction simple mais décisive : rapprocher une pratique d’un mécanisme psychologique documenté ne revient pas à inférer une validation empirique directe du protocole dans lequel cette pratique est utilisée. Il s’agit plutôt d’identifier des proximités fonctionnelles susceptibles d’éclairer les processus engagés dans les situations d’accompagnement.
Stratégie de recherche documentaire
La recherche bibliographique a été conduite à partir de plusieurs bases de données scientifiques et ressources académiques internationales, notamment Google Scholar, PsycINFO, PubMed et Web of Science.
Deux ensembles de termes ont été mobilisés.
Le premier concernait directement la Programmation Neuro-Linguistique, à partir de mots-clés tels que neuro-linguistic programming, NLP research, evaluation of NLP, NLP criticism et NLP coaching.
Le second portait sur les mécanismes psychologiques du changement susceptibles d’éclairer les pratiques d’accompagnement, notamment goal setting, cognitive reappraisal, emotion regulation, mental imagery, episodic future thinking, associative learning, breathing interventions, metacommunication, interpersonal communication, systemic therapy et coaching psychology.
Critères de sélection des sources
Les références retenues ont été choisies en fonction de plusieurs critères : leur pertinence au regard des mécanismes étudiés, leur reconnaissance dans la littérature académique, leur qualité méthodologique et leur fréquence de mobilisation dans les synthèses existantes.
Une attention particulière a été portée aux publications traitant explicitement de l’évaluation empirique de la PNL, notamment les travaux de Sharpley, Witkowski et Sturt, afin de restituer avec rigueur les principales critiques adressées à cette approche.
Limites méthodologiques
Plusieurs limites doivent être rappelées.
D’abord, la littérature spécifiquement consacrée à la PNL reste relativement limitée, hétérogène et souvent centrée sur des hypothèses spécifiques plutôt que sur l’ensemble des pratiques d’accompagnement associées à ce champ.
Ensuite, les travaux mobilisés proviennent de domaines scientifiques différents — psychologie cognitive, psychologie clinique, psychologie du sport, neurosciences, psychologie du coaching — dont les contextes expérimentaux ou cliniques ne sont pas directement superposables aux contextes d’accompagnement professionnel.
Enfin, ce document n’a pas pour ambition de produire une évaluation exhaustive de l’efficacité des techniques d’accompagnement, mais d’examiner des correspondances plausibles entre certaines pratiques et des mécanismes psychologiques empiriquement étudiés.
Position méthodologique adoptée
Dans cette perspective, le document adopte quatre principes directeurs :
- distinguer la validation scientifique d’un modèle théorique global de l’étude de mécanismes spécifiques ;
- analyser certaines pratiques d’accompagnement en termes de processus psychologiques mobilisés ;
- s’appuyer sur les données empiriques disponibles dans la littérature ;
- expliciter les limites de validité des rapprochements proposés.
Cette position s’inscrit dans une conception prudente de l’intégration des connaissances scientifiques dans le champ de l’accompagnement. Elle vise moins à trancher globalement sur une méthode d’accompagnement qu’à clarifier ce qu’il est raisonnablement possible d’affirmer aujourd’hui.
PARTIE I — Cadre épistémologique : comment évaluer une approche composite ?
1.1. Les approches composites dans les sciences du comportement
L’évaluation scientifique d’une méthode d’accompagnement dépend d’abord de la nature de l’objet étudié. Certaines approches psychologiques reposent sur un cadre théorique relativement délimité, dont les hypothèses peuvent être soumises à des tests expérimentaux précis. C’est le cas, par exemple, de plusieurs formulations issues de la thérapie cognitive ou du behaviorisme expérimental, largement structurées autour d’hypothèses explicitement testables.
D’autres approches se développent autrement. Elles émergent à partir de pratiques jugées efficaces dans certains contextes cliniques ou professionnels, puis se formalisent progressivement sous forme d’outils, de modèles ou de protocoles transmissibles. Leur développement repose alors davantage sur une logique de modélisation pragmatique que sur un programme expérimental initial.
La Programmation Neuro-Linguistique s’inscrit historiquement dans cette seconde catégorie. Développée dans les années 1970 à partir des travaux de Richard Bandler et John Grinder, elle s’est construite à partir de l’observation de praticiens considérés comme particulièrement efficaces, notamment Milton H. Erickson, Virginia Satir et Fritz Perls. Son ambition initiale n’était pas de constituer une théorie académique du fonctionnement psychologique, mais d’identifier des régularités opératoires susceptibles d’être transmises dans des contextes de formation.
Cette origine pragmatique éclaire à la fois sa diffusion rapide dans les domaines de la formation, du coaching, de la psychothérapie et du développement personnel, et les difficultés rencontrées lorsqu’il s’agit d’en proposer une évaluation scientifique globale.
1.2. Validation d’un modèle global et validation de mécanismes
Une difficulté récurrente dans les débats relatifs à la PNL tient à la manière même dont la question est souvent posée : « La PNL est-elle scientifiquement validée ? » Une telle formulation suppose implicitement qu’il s’agit d’un objet homogène susceptible d’être validé ou invalidé comme un tout.
Or les recherches empiriques consacrées à la PNL ont principalement porté sur certaines hypothèses spécifiques issues de ses formulations initiales, notamment celles relatives aux systèmes de représentation sensorielle et à leurs manifestations linguistiques ou comportementales supposées. Les résultats disponibles n’ont pas fourni de soutien robuste à ces hypothèses, ce qui a conduit plusieurs auteurs à considérer que plusieurs propositions historiquement étudiées dans ce champ ne reposaient pas sur des bases empiriques suffisamment solides. Sharpley (1987), Witkowski (2010) et Sturt (2012) convergent sur ce constat.
Cela ne suffit toutefois pas, à lui seul, à statuer sur l’ensemble des pratiques d’accompagnement historiquement rattachées à ce champ. Dans les sciences du comportement, il est classique de distinguer deux niveaux d’analyse : celui des modèles théoriques globaux, et celui des mécanismes psychologiques spécifiques. Une approche peut ainsi présenter des limites théoriques significatives tout en mobilisant, dans certaines de ses pratiques, des processus étudiés empiriquement dans d’autres cadres.
1.3. Facteurs communs et mécanismes spécifiques
Les recherches en psychothérapie ont montré que les effets observés dans les interventions ne peuvent être attribués uniquement aux techniques spécifiques utilisées. Plusieurs travaux ont mis en évidence l’importance de facteurs dits communs : la qualité de l’alliance relationnelle, les attentes et anticipations du participant, la cohérence perçue du cadre d’intervention et l’engagement dans le processus de changement. Bruce E. Wampold a largement contribué à formaliser cette perspective.
Parallèlement, des techniques spécifiques peuvent produire des effets identifiables lorsqu’elles mobilisent des mécanismes bien documentés, comme la fixation d’objectifs, la réévaluation cognitive, certaines formes de clarification interactionnelle et de recadrage, l’imagerie mentale ou encore certains processus d’apprentissage associatif. Dans cette perspective, les travaux de Gregory Bateson sur les niveaux de communication et ceux, plus largement, de l’approche systémique sur les cadres relationnels peuvent contribuer à éclairer certains processus de transformation observables dans les pratiques d’accompagnement, sans pour autant valoir comme validation empirique directe des protocoles historiquement associés à la PNL.
Cette double perspective invite à éviter deux simplifications opposées : considérer qu’une méthode fonctionne ou échoue uniquement comme système global, ou ignorer les mécanismes spécifiques potentiellement impliqués dans certaines de ses pratiques. Dans le cas de la PNL, cette distinction permet de reconnaître que certaines hypothèses historiques ont été fragilisées et abandonnées, sans empêcher pour autant l’examen précis d’autres outils au regard des mécanismes qu’ils peuvent mobiliser.
1.4. Pragmatique professionnelle et exigences scientifiques
Dans de nombreux domaines appliqués — psychologie, médecine, éducation — les pratiques professionnelles se développent parfois avant que leurs mécanismes d’action ne soient pleinement compris. L’histoire des sciences appliquées montre fréquemment que certains outils utilisés empiriquement précèdent leur formalisation scientifique complète.
Cela ne dispense toutefois pas d’une exigence de rigueur. L’intégration progressive d’une pratique dans un cadre scientifique suppose la clarification des concepts, l’identification des mécanismes impliqués, la formulation d’hypothèses testables et la mise en place de méthodes d’évaluation adaptées.
Dans le champ de l’accompagnement, ce travail de clarification demeure en cours. Cela explique l’intérêt croissant pour les recherches articulant pratiques professionnelles, processus psychologiques et niveaux de preuve.
1.5. Position adoptée dans ce document
Le présent document s’inscrit dans cette perspective. Il ne cherche pas à valider ou invalider globalement la PNL comme théorie psychologique unifiée. Il propose plutôt d’examiner certaines pratiques historiquement associées à la Programmation Neuro-Linguistique à partir des mécanismes psychologiques étudiés dans la recherche contemporaine.
Cette démarche repose sur quatre principes : reconnaître les limites scientifiques de certaines affirmations historiques, analyser les interventions en termes de processus psychologiques, mobiliser les données empiriques disponibles et expliciter les limites de validité des rapprochements proposés.
L’objectif n’est pas de produire une légitimation globale, mais de contribuer à une lecture méthodologiquement plus rigoureuse des pratiques d’accompagnement dans une perspective de professionnalisation responsable.
PARTIE II — État des connaissances scientifiques sur la Programmation Neuro-Linguistique
2.1. Origines et développement de la PNL
La Programmation Neuro-Linguistique apparaît au milieu des années 1970 aux États-Unis, dans un contexte marqué par le développement des approches humanistes, systémiques et expérientielles. Elle est principalement associée aux travaux de Richard Bandler et John Grinder, qui entreprennent d’analyser les stratégies de communication et d’intervention de praticiens considérés comme particulièrement efficaces, notamment Milton H. Erickson, Virginia Satir et Fritz Perls.
Les premiers ouvrages fondateurs, notamment The Structure of Magic I et Patterns of the Hypnotic Techniques of Milton H. Erickson Volume I, visent à formaliser certains aspects du langage thérapeutique et à proposer des modèles transmissibles dans des contextes de formation. Cette démarche relève davantage d’une logique de modélisation pragmatique que d’un programme expérimental académique au sens strict.
Cette origine explique en partie la diffusion rapide de la PNL dans les domaines de la thérapie, du coaching, de la communication et du développement personnel, mais aussi les difficultés rencontrées lorsqu’il s’agit d’en évaluer scientifiquement l’ensemble.
2.2. Diffusion internationale et usages professionnels
Au cours des décennies suivantes, la PNL connaît une diffusion internationale importante. Elle est mobilisée dans des contextes variés : communication interpersonnelle, coaching professionnel, développement personnel, accompagnement thérapeutique, management, leadership et préparation mentale.
Cette diffusion s’est principalement appuyée sur des réseaux de formation privés plutôt que sur des institutions universitaires ou hospitalières. Dans de nombreux contextes, des outils historiquement associés à la PNL ont également été intégrés à des pratiques plus larges d’accompagnement, parfois sans mention explicite de leur origine.
Ce phénomène contribue à expliquer le décalage fréquemment observé entre sa diffusion pratique importante et sa présence relativement limitée dans les publications académiques de référence.
2.3. Les recherches empiriques consacrées à la PNL
Depuis les années 1980, plusieurs chercheurs ont tenté d’évaluer empiriquement certaines hypothèses issues des formulations initiales de la PNL. Une part importante de ces travaux s’est concentrée sur les hypothèses relatives aux systèmes de représentation sensorielle, selon lesquelles les individus privilégieraient certaines modalités perceptives — visuelle, auditive ou kinesthésique — et manifesteraient ces préférences à travers des indices linguistiques ou comportementaux observables.
Les résultats obtenus n’ont pas confirmé de manière robuste les relations attendues entre ces variables. Sharpley (1987) conclut que les données disponibles ne soutiennent pas les principales hypothèses alors testées. Witkowski (2010), dans une revue couvrant plus de trente années de recherches, souligne également l’absence de soutien empirique solide pour plusieurs propositions centrales historiquement examinées dans ce champ. Dans le domaine de la santé, Sturt et al. (2012) concluent que les données disponibles demeurent limitées, hétérogènes et insuffisantes pour soutenir l’efficacité globale de la PNL.
Ces constats expliquent pourquoi la PNL est fréquemment décrite dans la littérature académique comme une approche dont plusieurs formulations historiques demeurent insuffisamment étayées sur le plan scientifique. Ils ne permettent toutefois pas, à eux seuls, d’épuiser l’évaluation de l’ensemble du modèle théorique et pratique aujourd’hui transmis sous cette appellation.
2.4. Facteurs expliquant la faible production de recherche
Plusieurs facteurs peuvent expliquer la relative rareté des recherches empiriques consacrées à la PNL.
Un premier facteur tient à son développement initial hors des cadres universitaires. Contrairement à plusieurs approches psychothérapeutiques développées dans un cadre académique ou hospitalier, la PNL s’est diffusée principalement par des organismes de formation indépendants.
Un deuxième facteur concerne la variabilité des pratiques. Le terme « PNL » recouvre des techniques, des usages pédagogiques et des formulations théoriques très hétérogènes selon les écoles et les contextes.
Un troisième facteur tient à la difficulté de délimitation de l’objet : dans la littérature comme dans la pratique, le terme peut désigner aussi bien certaines hypothèses historiques que des ensembles de techniques très différents. Cette plasticité rend l’objet difficile à circonscrire scientifiquement.
2.5. Protocoles spécifiques ayant fait l’objet d’évaluations
Même si la PNL ne dispose pas d’une validation globale solide comme modèle théorique, certains protocoles spécifiques historiquement rattachés à ce champ ont été étudiés dans des contextes particuliers. Certaines recherches ont examiné des protocoles de dissociation dans les phobies, des interventions structurées en contexte médical, ainsi que certaines applications pédagogiques ou psychothérapeutiques.
La revue de Jackie Sturt souligne que ces travaux existent, mais qu’ils restent marqués par une forte hétérogénéité méthodologique, des effectifs souvent modestes et une difficulté de généralisation.
La conclusion la plus rigoureuse est donc la suivante : certains protocoles spécifiques ont pu montrer des effets dans certains contextes, sans que cela permette de conclure à une validation scientifique globale de l’ensemble de la Programmation Neuro-Linguistique.
2.6. Vers une lecture centrée sur les mécanismes
Face à ces limites, plusieurs évolutions récentes de la psychologie de l’intervention invitent à adopter un angle d’analyse différent. Dans plusieurs domaines de la psychologie clinique et de la recherche sur le changement, l’attention se déplace progressivement des écoles théoriques vers l’identification des mécanismes psychologiques effectivement impliqués dans les interventions. Stefan G. Hofmann et Steven C. Hayes ont largement contribué à formaliser cette orientation.
Dans cette perspective, certaines pratiques historiquement associées à la PNL peuvent être relues à partir de mécanismes étudiés dans d’autres champs : clarification d’objectifs, réévaluation cognitive, imagerie mentale, apprentissage associatif ou régulation physiologique.
Cette lecture ne constitue pas une validation globale de la PNL, mais elle permet une analyse plus précise de certains processus susceptibles d’être mobilisés dans des contextes d’accompagnement. Elle invite également à distinguer les hypothèses historiquement les plus discutées dans la littérature critique, les présupposés pragmatiques de travail transmis dans les formations, et les mécanismes psychologiques effectivement impliqués dans certaines pratiques.
2.7. Persistance pratique et facteurs explicatifs
La faiblesse empirique de plusieurs hypothèses historiquement associées à la PNL n’explique pas, à elle seule, pourquoi cette approche a néanmoins connu une diffusion durable dans les pratiques d’accompagnement, de formation et de communication. Plusieurs facteurs peuvent contribuer à comprendre cette persistance.
D’abord, certaines interventions historiquement rattachées à la PNL mobilisent vraisemblablement des mécanismes psychologiques généraux qui ne lui sont pas spécifiques, tels que la clarification des objectifs, la focalisation attentionnelle, la réévaluation cognitive, l’engagement actif dans l’échange ou certaines formes de structuration expérientielle.
Ensuite, la PNL a souvent proposé des formats pédagogiques simples, opératoires et facilement transmissibles, favorisant un sentiment de maîtrise chez les praticiens et une perception de progression chez les participants.
À cela s’ajoute le rôle probable de facteurs communs bien documentés dans la littérature sur la psychothérapie et l’accompagnement : qualité de l’alliance relationnelle, attentes positives, cohérence perçue du cadre d’intervention, engagement dans le processus de changement et confiance accordée au praticien.
Enfin, certaines formulations de la PNL ont pu fonctionner dans la pratique comme des heuristiques professionnelles ou des outils de structuration de l’entretien, indépendamment de la validité scientifique stricte des explications théoriques initialement proposées.
La simplicité descriptive de plusieurs formulations a également pu favoriser leur diffusion, en offrant aux praticiens des repères rapidement mobilisables dans l’entretien.
Dans cette perspective, la persistance de la PNL sur le terrain ne constitue pas en elle-même une preuve de validité théorique globale ; elle invite plutôt à distinguer ce qui relève de l’efficacité perçue, des mécanismes psychologiques transversaux, des effets contextuels et des conditions concrètes de mise en œuvre.
PARTIE III — Analyse mécanistique de certaines pratiques d’accompagnement
3.1. Clarification et détermination d’objectif
La clarification de l’objectif constitue, dans de nombreuses pratiques d’accompagnement — qu’il s’agisse de coaching, de thérapie, de relation d’aide ou d’intervention thérapeutique — une étape structurante du processus d’intervention. Elle vise à transformer une demande initiale souvent générale ou diffuse en une représentation plus précise, contextualisée et opérationnelle de ce qui est recherché.
Concrètement, ce travail peut inclure la clarification de la situation actuelle, l’identification d’un état souhaité, la définition d’indicateurs concrets de progression, la prise en compte du contexte de réalisation ou encore l’élaboration d’étapes intermédiaires. Au-delà de sa fonction descriptive, ce travail contribue souvent à réorganiser la représentation du problème et à rendre l’action plus pensable.
Sur le plan psychologique, cette dynamique peut être rapprochée des travaux sur la Goal-Setting Theory, développée notamment par Locke et Latham. Cette perspective montre que la formulation d’objectifs spécifiques influence plusieurs dimensions du fonctionnement cognitif et comportemental : l’orientation de l’attention vers les informations pertinentes, la mobilisation de l’effort, la persistance face aux obstacles et le développement de stratégies adaptées.
L’objectif formulé agit ainsi comme un organisateur cognitif, en réduisant l’indétermination de la tâche et en orientant plus clairement l’activité vers un résultat représentable. Les recherches menées dans ce champ montrent que des objectifs spécifiques et suffisamment structurés produisent généralement de meilleurs effets qu’une intention vague ou peu définie, en particulier dans des contextes professionnels ou éducatifs.
Ces résultats éclairent de manière plausible certaines pratiques d’accompagnement centrées sur la détermination d’un objectif, en suggérant l’implication d’un mécanisme motivationnel et attentionnel bien documenté. Les recherches disponibles portent toutefois principalement sur des contextes organisationnels, éducatifs ou expérimentaux relativement structurés. Elles éclairent un mécanisme général de mobilisation cognitive et motivationnelle, dont l’expression peut varier selon les cadres d’intervention et les modalités concrètes d’accompagnement.
3.2. Questionnement et clarification cognitive
De nombreuses pratiques d’accompagnement reposent sur des techniques de questionnement visant à aider une personne à examiner plus finement sa manière de formuler une situation, un problème ou une difficulté. Ces interventions peuvent inclure la clarification sémantique, l’exploration des exceptions, l’identification de généralisations excessives, la mise en évidence de présupposés implicites ou encore la reformulation.
Dans plusieurs traditions d’accompagnement, ce travail vise à réduire l’imprécision cognitive, à assouplir certaines formulations rigides et à favoriser l’émergence de représentations plus nuancées.
Une autre manière de lire ces interventions consiste à les rapprocher du questionnement socratique utilisé dans les approches cognitives, notamment dans la tradition de la thérapie cognitive initiée par Aaron T. Beck. Dans ce cadre, le praticien aide la personne à examiner certaines croyances, interprétations ou constructions de sens à travers un dialogue structuré privilégiant l’exploration plutôt que la confrontation.
Ce type de questionnement peut favoriser la prise de distance vis-à-vis de certaines pensées automatiques, la détection de biais ou de distorsions cognitives, l’élaboration d’interprétations alternatives et l’augmentation de la flexibilité cognitive. Plusieurs travaux de recherche en psychothérapie montrent que ce type de clarification langagière peut accompagner des évolutions psychologiques observables, notamment lorsqu’il permet de transformer des formulations globales ou figées en représentations plus différenciées.
Lorsqu’un accompagnement aide, par exemple, une personne à passer d’un énoncé tel que « personne ne m’écoute » à une description plus contextualisée de certaines situations, il peut mobiliser des processus proches de ceux décrits dans la littérature sur la restructuration cognitive. Les analogies fonctionnelles avec le questionnement socratique permettent ainsi d’éclairer certains mécanismes mobilisés dans ces pratiques, tout en rappelant que les contextes thérapeutiques structurés et les usages variés de l’accompagnement professionnel ne relèvent pas des mêmes cadres d’intervention.
3.3. Métacommunication, cadre relationnel et clarification interactionnelle
Une part importante du changement observé en accompagnement ne repose pas uniquement sur le contenu explicite de ce qui est dit, mais sur la manière dont la relation, le cadre de l’échange et l’intention communicationnelle sont rendus lisibles. Certaines interventions consistent ainsi à clarifier non seulement un problème ou un objectif, mais aussi la manière dont la personne parle d’elle-même, s’adresse à autrui, interprète une réponse ou attribue une signification à une interaction.
Cette dimension peut être rapprochée de la notion de métacommunication telle qu’elle est formulée dans les travaux de Gregory Bateson sur les niveaux logiques de la communication : tout échange comporte non seulement un contenu, mais également des indices portant sur la manière dont ce contenu doit être compris. Dans cette perspective, les interactions humaines mobilisent simultanément un niveau informationnel et un niveau relationnel. Les travaux ultérieurs de Paul Watzlawick, Janet Beavin Bavelas et Don D. Jackson ont systématisé cette idée en montrant que l’aspect relationnel de la communication joue un rôle structurant dans la manière dont les messages sont interprétés.
Sur le plan clinique et interactionnel, cette perspective a été prolongée dans les approches systémiques, qui ont mis en évidence le rôle de patterns communicationnels répétitifs dans le maintien de certaines difficultés relationnelles. Dans ce cadre, le fait de rendre explicites les modalités de l’échange — par exemple en clarifiant une ambiguïté, en nommant un malentendu, en reformulant la nature d’un positionnement relationnel ou en distinguant le contenu d’un message de son impact relationnel — peut contribuer à modifier la dynamique interactionnelle elle-même.
Les recherches contemporaines en thérapie familiale systémique et en communication interpersonnelle apportent des éléments convergents allant dans le sens de cette lecture. Elles montrent que la clarification des échanges, la mise en visibilité des séquences interactionnelles et la possibilité de commenter la manière dont les interlocuteurs communiquent peuvent favoriser la compréhension mutuelle, réduire les interprétations rigides et soutenir une transformation de la relation.
Dans cette perspective, la métacommunication peut être comprise comme un mécanisme plausible de régulation relationnelle, de réduction de l’ambiguïté et de flexibilisation des cadres d’interprétation. Il importe toutefois de préciser qu’un tel rapprochement ne constitue pas une validation empirique directe des outils ou protocoles historiquement associés à la PNL. Il indique plutôt qu’une partie de certaines pratiques de clarification, de reformulation ou de recadrage relationnel peut être éclairée par des travaux issus de la théorie de la communication et de l’approche systémique.
3.4. Recadrage et réévaluation cognitive
Le recadrage désigne, dans de nombreux contextes d’accompagnement, un travail de modification de la manière dont une situation, un comportement ou une expérience est interprété. Il peut s’agir de proposer une autre lecture d’un échec, d’identifier une fonction possible à un comportement problématique, de déplacer l’attention vers un autre angle de compréhension ou de modifier la signification attribuée à une difficulté.
Ces interventions visent généralement à réduire la rigidité de certaines interprétations et à élargir le champ des possibilités perçues. Sur le plan psychologique, ce type de processus peut être rapproché de la réévaluation cognitive (cognitive reappraisal), décrite comme une stratégie de régulation émotionnelle consistant à modifier l’interprétation d’un événement afin d’en transformer l’impact émotionnel.
Les travaux de James Gross ont largement contribué à documenter ce mécanisme dans la littérature contemporaine. La réévaluation cognitive est aujourd’hui considérée comme l’un des processus majeurs de la régulation émotionnelle. Elle peut contribuer à diminuer l’intensité de certaines réponses affectives et à restaurer une plus grande flexibilité psychologique.
Sur le plan neurocognitif, plusieurs travaux montrent que ce processus mobilise des réseaux associés au contrôle cognitif, en particulier des régions préfrontales impliquées dans la modulation de la réponse émotionnelle. Kevin N. Ochsner a notamment contribué à préciser ces mécanismes.
Ces résultats suggèrent qu’une transformation de l’interprétation peut modifier de manière mesurable certains aspects cognitifs et émotionnels de l’expérience vécue. Ils éclairent de manière plausible plusieurs formes de recadrage utilisées dans des contextes d’accompagnement.
3.5. Imagerie mentale et simulation d’actions futures
Les techniques de visualisation sont utilisées dans de nombreux contextes d’intervention : préparation mentale, coaching, accompagnement thérapeutique, apprentissage ou développement des compétences. Elles consistent généralement à inviter une personne à se représenter de manière détaillée une situation future, une action à réaliser, une posture à adopter ou une interaction à venir.
Ces exercices peuvent mobiliser les images mentales, les sensations corporelles, les sons, le contexte spatial et le déroulement temporel d’une action. Le but est souvent de renforcer la vivacité de l’expérience mentale afin de faciliter l’anticipation, la préparation ou l’engagement dans l’action.
Sur le plan psychologique, ces pratiques peuvent être rapprochées des recherches sur l’imagerie mentale, qui montrent que la simulation mentale d’une action mobilise partiellement des réseaux proches de ceux impliqués dans son exécution effective. Pearson a largement contribué à formaliser cette compréhension contemporaine de l’imagerie mentale.
Ces travaux montrent que l’imagerie peut jouer un rôle dans la préparation comportementale, l’anticipation, l’apprentissage et la consolidation de certaines représentations d’action. Lorsqu’une personne se représente mentalement un scénario futur dans lequel elle agit différemment, elle mobilise également des processus de prospection mentale étudiés sous le terme d’episodic future thinking. Schacter a montré que cette capacité à projeter des événements futurs participe à la planification, à la prise de décision et à l’orientation motivationnelle.
Les recherches en psychologie du sport et en performance montrent par ailleurs que la répétition mentale peut produire des effets significatifs, en particulier lorsqu’elle complète un entraînement réel plutôt qu’elle ne s’y substitue. Driskell a notamment mis en évidence cette dynamique dans une méta-analyse de référence.
Ces données permettent d’éclairer plusieurs pratiques d’accompagnement centrées sur la visualisation, la préparation mentale ou la futurisation. Elles permettent surtout de mieux comprendre les mécanismes mobilisés dans plusieurs pratiques de visualisation utilisées en accompagnement.
3.6. Régulation physiologique et respiration
Certaines pratiques d’accompagnement intègrent des exercices visant à réguler l’état physiologique de la personne, notamment à travers la respiration, le ralentissement du rythme, le recentrage attentionnel ou des formes simples de relaxation. On retrouve ce type d’intervention dans des contextes aussi variés que la gestion du stress, la préparation mentale, la prise de parole, le retour au calme ou la régulation émotionnelle.
La respiration occupe ici une place particulière, dans la mesure où elle est à la fois régulée automatiquement et partiellement modulable de manière volontaire. Certaines formes de respiration lente ou structurée peuvent influencer l’équilibre entre activation physiologique et récupération, notamment à travers des mécanismes impliquant le système nerveux autonome.
Les travaux de Zaccaro montrent que certaines formes de respiration contrôlée peuvent influencer plusieurs marqueurs psychophysiologiques associés à la régulation du stress. Les effets observés concernent notamment la variabilité cardiaque, l’activation attentionnelle et certains paramètres de vigilance physiologique.
Une synthèse plus récente conduite par Fincham indique également que certaines interventions de type breathwork peuvent produire des effets modestes mais significatifs sur le stress perçu, l’anxiété et certains indicateurs de santé mentale.
Ces résultats permettent d’éclairer de manière plausible l’intégration d’exercices respiratoires dans des pratiques d’accompagnement visant à soutenir la stabilisation attentionnelle, la régulation émotionnelle ou la préparation à l’action. Les effets observés varient toutefois selon les modalités d’application, la fréquence des exercices, le contexte d’intervention et la manière dont ces pratiques s’intègrent dans l’ensemble de l’accompagnement.
3.7. Apprentissage associatif et déclencheurs contextuels
Plusieurs interventions utilisées en accompagnement cherchent à associer un état émotionnel, attentionnel ou comportemental à un indice contextuel particulier : geste, posture, mot, image ou situation donnée. Dans certains contextes, ce type de procédé est utilisé pour favoriser un accès plus rapide à un état de calme, de concentration ou de mobilisation.
Sur le plan psychologique, ces processus peuvent être rapprochés des mécanismes d’apprentissage associatif. Depuis les travaux fondateurs d’Ivan Pavlov, il est établi que des associations répétées entre un stimulus, un contexte et une réponse peuvent modifier, dans certaines conditions, la probabilité d’apparition d’un état ou d’un comportement.
Les développements théoriques ultérieurs, notamment ceux de Robert A. Rescorla et Mark E. Bouton, ont montré que la stabilité de ces apprentissages dépend de plusieurs paramètres : la répétition, la contingence, la saillance du contexte et les conditions de récupération de l’association. Ces mécanismes jouent un rôle important dans la formation d’habitudes, certaines réponses émotionnelles conditionnées et plusieurs apprentissages contextuels.
Ce cadre théorique permet d’éclairer certaines pratiques d’accompagnement visant à associer un état interne souhaité à un signal déterminé, démarche souvent désignée sous le terme d’ancrage dans le vocabulaire de la PNL. Il suggère qu’un déclencheur contextuel peut acquérir progressivement une valeur fonctionnelle lorsqu’il est lié de manière répétée à une expérience interne particulière. L’apprentissage associatif permet ici de situer ces pratiques dans un cadre mécanistique général, dont l’efficacité dépend cependant des conditions concrètes de répétition, de contexte et de mobilisation.
3.8. Valeurs, motivation et cohérence de l’engagement
Certaines démarches d’accompagnement accordent une place importante aux valeurs, au sens subjectif de l’action et à la cohérence entre objectifs, identité et engagement. Dans la pratique, cela peut consister à aider une personne à préciser ce qui compte réellement pour elle, à relier une décision à un cadre de sens plus large ou à examiner les tensions éventuelles entre plusieurs orientations motivationnelles.
Sur le plan psychologique, ces démarches peuvent être rapprochées des travaux sur l’autodétermination développés par Edward L. Deci et Richard M. Ryan. Selon cette perspective, la qualité de la motivation dépend notamment de la manière dont une action est vécue comme autonome, cohérente avec les valeurs personnelles et porteuse de sens.
Lorsque l’objectif poursuivi est perçu comme cohérent avec les valeurs personnelles, l’engagement tend à être plus stable et plus durable que lorsqu’il repose uniquement sur des contraintes externes ou sur une adhésion superficielle. Les travaux empiriques menés dans ce champ montrent que les formes de motivation les plus autodéterminées sont généralement associées à une plus grande persistance, à un engagement plus soutenu et à de meilleurs indicateurs de bien-être subjectif.
Ces résultats éclairent plusieurs pratiques d’accompagnement qui ne se limitent pas à définir un objectif, mais cherchent également à en explorer la cohérence subjective et la qualité motivationnelle.
Synthèse de la partie III
L’analyse proposée dans cette partie montre que plusieurs types d’interventions fréquemment rencontrés dans les pratiques d’accompagnement peuvent être rapprochés de mécanismes psychologiques étudiés dans différents champs de la recherche contemporaine. C’est notamment le cas de la fixation d’objectifs, de la clarification cognitive, de certaines formes de clarification interactionnelle et de métacommunication, du recadrage et de la réévaluation cognitive, de l’imagerie mentale, de certains apprentissages contextuels, de la régulation physiologique et de la motivation fondée sur les valeurs.
Ces rapprochements ne constituent pas une validation globale d’un modèle théorique particulier. Ils indiquent plus précisément qu’une partie des pratiques historiquement associées à la Programmation Neuro-Linguistique peut être comprise à partir de processus déjà documentés dans la littérature scientifique, sans que cette lecture n’épuise à elle seule la diversité des cadres de transmission et d’usage de cette approche.
L’intérêt d’une telle lecture est double : elle permet d’éviter les oppositions simplifiées entre adhésion globale et rejet global, tout en ouvrant une analyse plus fine centrée sur les mécanismes, les conditions d’efficacité et les limites de validité. C’est dans cette articulation entre pragmatique professionnelle, rigueur méthodologique et discernement scientifique que peut se développer une lecture contemporaine plus exigeante des pratiques de changement humain.
PARTIE IV — Intégration dans le coaching professionnel et les formations contemporaines
Les pratiques d’accompagnement prennent forme dans des contextes professionnels concrets : organisations, dispositifs de formation, cabinets de consultation, accompagnement des transitions, développement des compétences ou soutien à la prise de décision. Leur valeur ne dépend pas uniquement de leur cohérence conceptuelle, mais également de la qualité de leur mise en œuvre, du cadre relationnel dans lequel elles s’insèrent et de la capacité des praticiens à les utiliser avec discernement.
Depuis les années 1990, le coaching professionnel s’est progressivement structuré comme un champ d’intervention spécifique, situé à l’intersection de plusieurs disciplines : psychologie appliquée, sciences du comportement, pédagogie des adultes, management et communication interpersonnelle. Les travaux d’Anthony Grant montrent que les interventions de coaching peuvent produire des effets positifs sur la clarté des objectifs, la confiance dans l’action, certaines dimensions de performance ainsi que plusieurs indicateurs de développement professionnel. Ces résultats demeurent variables selon les contextes, les modalités d’intervention et la qualité de la relation établie.
4.1. Un champ intrinsèquement intégratif
Contrairement à certaines approches psychothérapeutiques historiquement structurées autour d’écoles théoriques relativement délimitées, le coaching professionnel s’est développé selon une logique largement intégrative. Dans la pratique, de nombreux professionnels mobilisent des outils issus de traditions variées : psychologie cognitive et comportementale, approches humanistes, psychologie motivationnelle, préparation mentale ou théories de la communication.
Cette pluralité n’est pas problématique en elle-même. Elle reflète la diversité des situations rencontrées sur le terrain, mais elle suppose une exigence accrue de clarification conceptuelle. Lorsque plusieurs modèles coexistent dans une même pratique, il devient important de distinguer ce qui relève de la structuration pédagogique, de la posture du praticien, des mécanismes psychologiques plausibles ou encore de formulations théoriques insuffisamment étayées.
4.2. Le rôle structurant des formations professionnelles
Les formations jouent un rôle central dans la transmission des pratiques d’accompagnement. Elles constituent souvent le premier espace où les futurs praticiens apprennent à structurer un entretien, clarifier une demande, accompagner une reformulation, explorer des ressources et soutenir une mise en mouvement.
Dans de nombreux dispositifs, on retrouve des séquences relativement communes : clarification de la demande, définition d’objectifs, exploration des obstacles, élaboration d’actions concrètes et suivi des ajustements. Ces étapes ne sont pas propres à une école particulière ; elles correspondent à des principes transversaux présents dans de nombreux modèles contemporains.
La formation ne se réduit toutefois pas à l’apprentissage d’outils. Elle implique aussi la qualité d’écoute, la conscience du cadre, le discernement relationnel, la compréhension des limites du rôle et la responsabilité éthique.
4.3. L’importance d’une culture scientifique
Dans un champ encore en structuration, le développement d’une culture scientifique constitue un enjeu majeur. Il ne s’agit pas de transformer les praticiens en chercheurs, mais de leur permettre d’adopter une posture plus rigoureuse vis-à-vis des outils qu’ils utilisent.
Une telle culture suppose de savoir distinguer hypothèses, observations et données empiriques, identifier les niveaux de preuve, repérer les limites de validité d’un modèle et éviter les promesses excessives. Cette posture critique apparaît d’autant plus nécessaire que les domaines de l’accompagnement restent exposés à des simplifications conceptuelles ou à des discours de légitimation parfois excessifs.
4.4. Quelle place pour les outils historiquement associés à la PNL ?
Dans cette perspective, les outils historiquement associés à la Programmation Neuro-Linguistique peuvent être envisagés comme des outils parmi d’autres, à condition d’être replacés dans un cadre conceptuel plus large. Plutôt que d’être présentés comme les expressions d’un modèle neuropsychologique spécifique, ils peuvent être analysés à partir des processus qu’ils mobilisent potentiellement : clarification d’objectifs, exploration cognitive, régulation émotionnelle, préparation mentale ou engagement motivationnel.
Cette lecture permet d’éviter deux écueils : attribuer à ces outils un niveau de validation scientifique qu’ils ne possèdent pas globalement, ou les disqualifier sans examiner les mécanismes effectivement impliqués dans certaines de leurs applications.
4.5. Vers une professionnalisation du champ
Le développement des pratiques d’accompagnement s’accompagne aujourd’hui d’un mouvement plus large de professionnalisation. Ce processus se traduit notamment par l’émergence de référentiels de compétences, le renforcement des cadres éthiques, l’amélioration des dispositifs de formation et l’intérêt croissant pour l’évaluation des pratiques.
Dans cette dynamique, la question centrale n’est plus seulement de savoir à quelle école se rattache un praticien, mais comment il articule sa formation, la qualité de sa pratique, la connaissance de ses limites, la compréhension des mécanismes qu’il mobilise et son inscription dans un cadre de responsabilité.
Conclusion générale
L’analyse de la littérature scientifique consacrée à la Programmation Neuro-Linguistique appelle aujourd’hui une formulation à la fois rigoureuse et nuancée. Les travaux critiques disponibles ont principalement porté sur les hypothèses relatives aux systèmes de représentation sensorielle et à certains indices linguistiques ou comportementaux supposés leur correspondre. Sur ces points précis, les données empiriques disponibles n’ont pas apporté de soutien robuste, comme le montrent notamment les travaux de Sharpley, Witkowski et Sturt.
Ces hypothèses occupent aujourd’hui une place beaucoup moins centrale dans de nombreuses pratiques contemporaines se réclamant de la PNL qu’elles ne l’occupaient dans les formulations initiales.
Ces éléments ne suffisent toutefois pas à épuiser l’évaluation de l’ensemble du champ historiquement rattaché à la PNL. D’une part, les objets principalement examinés dans la littérature critique ne recouvrent qu’une partie limitée du modèle théorique et pratique historiquement associé à la PNL. D’autre part, ils ne correspondent pas nécessairement à la manière dont cette approche est aujourd’hui transmise dans de nombreux contextes de formation et d’accompagnement, où elle s’organise davantage autour de principes pragmatiques de communication, de flexibilité cognitive et comportementale, d’orientation vers les ressources, de clarification des objectifs et d’élargissement des choix.
Dans cette perspective, il serait excessif de conclure soit à une validation scientifique globale de la PNL, soit à son invalidation globale à partir des seules hypothèses qui ont fait l’objet du plus grand nombre d’évaluations critiques. L’approche la plus juste consiste sans doute à distinguer plusieurs niveaux : celui des hypothèses historiquement testées, celui des présupposés pragmatiques qui structurent une partie de la pratique contemporaine, et celui des mécanismes psychologiques effectivement mobilisés dans certaines interventions.
Sous cet angle, une partie des effets observés sur le terrain peut être éclairée par une combinaison de facteurs : mécanismes psychologiques plausibles, facteurs communs de l’intervention, qualité de la relation, structuration du cadre, compétences du praticien, engagement du sujet et mobilisation de processus tels que la clarification d’objectifs, la réévaluation cognitive, certaines formes de clarification interactionnelle et de métacommunication, l’imagerie mentale, l’apprentissage associatif ou la régulation physiologique.
Ces rapprochements ne constituent pas pour autant une validation empirique directe de l’ensemble des protocoles ni une confirmation globale du modèle. Ils permettent en revanche de mieux comprendre pourquoi certaines pratiques historiquement associées à la PNL peuvent produire des effets observables dans certains contextes, à certaines conditions et dans certaines limites.
Dans les champs contemporains de l’accompagnement, du coaching et de la formation, l’enjeu paraît donc moins résider dans la défense ou le rejet d’un label que dans la capacité à distinguer les niveaux de validité, à expliciter les mécanismes mobilisés, à reconnaître les limites des outils utilisés et à inscrire leur usage dans une pratique rigoureuse, éthique et professionnellement responsable.
Sous cet angle, la question la plus féconde n’est peut-être plus : « la PNL est-elle valide ou invalide en bloc ? », mais plutôt : « qu’est-il possible d’en décrire avec précision, d’en transmettre avec prudence et d’en utiliser avec justesse au regard des connaissances aujourd’hui disponibles ? »
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